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Médicaments mortels et crime organisé de Peter Gotzsche


31 décembre 2014, Dr André Crismer

Médecin généraliste à la maison médicale Bautista van Schowen.

Peter Gotzsche frappe fort avec cet essai [1]. Il démontre qu’en Occident, les médicaments sont la troisième cause de mortalité après les maladies cardiaques et les cancers. Aux Etats-Unis, les maladies cardiovasculaires font 600.000 morts par an, les cancers 575.000 et les médicaments 200.000.


Peter Gotzsche, qui écrit souvent dans le British Medical Journal a de bonnes référence : il est co-auteur des recommandations Consort [2], Prisma [3] et strobe [4]. Il est co-fondateur de la collaboration Cochrane. Son livre est préfacé par l’ex éditorialiste en chef du British Medical Journal et par un éditorialiste du Jama.

Il y a trop peu de régulation du marché du médicament, ce qui entraîne une surconsommation alors que beaucoup d’effets secondaires sont mal connus. Au Danemark, tout citoyen, y compris les enfants, prend 1.5 dose par jour, du berceau au tombeau ( from cradle to grave ). Et pourtant, on est rarement dans une situation où un médicament va sauver notre vie. En limitant les médicaments inutiles ou en prescrivant des alternatives moins chères, on pourrait économiser 580 milliard de dollars par an : seuls 17 pays, dans le monde, ont un produit intérieur brut supérieur à ce montant !

Le livre abonde en exemples de tromperies, de pratiques mafieuses, comme les ont révélées les histoires du vioxx© ( 120.000 morts estimés ), du tamiflu© ( des milliards d’euros dépensés lors de l’épidémie A/H1N1 pour un médicament inefficace, le plus grand vol de l’Histoire selon l’auteur )…

Lors d’un colloque sur la collaboration avec l’industrie pharmaceutique, son exposé présenta tous les crimes commis par les sponsors de la conférence ! L’auteur n’hésite pas à comparer l’industrie pharmaceutique aux compagnies de tabac qui se réjouissent lorsqu’elles augmentent leurs exportations dans les pays pauvres et même à la mafia ( qui cependant tue moins de monde ). Les compagnies pharmaceutiques ne vendent pas des médicaments, mais des mensonges concernant les médicaments.

Les médicaments ont souvent une efficacité surestimée, des effets secondaires sous-estimés et un prix au gramme souvent bien multiple de celui de l’or. L’objectif des firmes est le profit et non la santé des patients [5]. Elles font plus de profits que la moyenne des autres entreprises et commettent plus de violations légales ( pots de vin et corruptions ). En 2002, les profits des 10 firmes pharmaceutiques du Fortune 500 dépassaient les profits des 490 autres entreprises !

Aventis avait développé un médicament contre le cancer, l’eflornithine. Il ne marchait pas pour le cancer, mais bien pour la maladie du sommeil. Ce marché n’étant pas rentable, on abandonna le produit jusqu’à ce qu’on découvre son efficacité comme épilatoire…

La psychiatrie est un paradis des firmes pharmaceutiques [6]. Il y a là un champ immense pour trouver de nouvelles maladies et de nouveaux traitements. Peu de psychiatres admettent que leur spécialité est hors de contrôle. Selon le Centers for disease control and prevention, 25 % des Américains ont une maladie mentale et depuis l’invention des antidépresseurs, la dépression a augmenté de plus de 1000 % ! On a caché que les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine ( la classe la plus prescrite d’antidépresseurs ) favorisaient le suicide et créaient une dépendance.

L’industrie pharmaceutique a de nombreux moyens de tromper les médecins et les patients : les auteurs fantômes ( ghostwriters ), les auteurs invités ( guestwriters ), la promotion de médicaments en dehors de leurs indications ( out of label ) ou de médicaments inefficaces ( les sirops contre la toux ), des manipulations malhonnêtes dans les études et dans la présentation de leurs résultats, la promotion de stéréoisomères ou autres « me-too », qui n’apportent rien de plus, mais qui coûtent beaucoup plus cher6. On parle de deuxièmes ou de troisièmes générations, toujours plus chères, pour signifier que les médicaments plus anciens sont devenus obsolètes, on cache délibérément les effets secondaires…

Parmi les armes des firmes, on peut citer les cadeaux aux médecins, aux associations de patients dont certaines sont créées par les firmes elles-mêmes. Il y a 20 ans, l’industrie pharmaceutique dépensait 8000 à 15000 dollars par an par médecin aux Etats-Unis ! 12 % des médecins danois travaillent pour l’industrie pharmaceutique, certains travaillent pour 13 firmes, pour des études, des conférences ou des articles. Cela va jusqu’à la corruption de médecins, si possible des leaders d’opinions, d’hôpitaux, d’agences régulatrices des médicaments ( souvent plus proches des firmes que des patients ), de politiciens ( aux Etats-Unis, il y a plus d’un lobbyist pharmaceutique par membre du Congrès ), de journalistes. Il y a aussi les seeding trials ( de fausses études qui ont juste pour objectif de faire prescrire de nouveaux produits aux médecins ) : parfois un médecin touche plus de 40000 dollars pour recruter un patient.

Les essais cliniques randomisés sont maintenant un moyen pour les firmes pharmaceutiques de manipuler et de faire du marketing. Dans ces études, les indicateurs choisis ( surrogate outcomes ) ont parfois peu à voir avec l’intérêt du patient : par exemple, un médicament peut diminuer la taille de la tumeur, ce qui ne signifie pas une amélioration de la qualité ou de l’espérance de vie du patient, un médicament antidiabétique peut améliorer l’hémoglobine glycosylée du patient mais augmenter sa mortalité.

Les firmes ont la capacité d’influencer des journaux médicaux ( entre autres avec les tirés à part, où la conclusion est parfois différente du contenu ), d’influencer les peer reviews et les guidelines. Le New England Journal of Medicine, référence mondiale accepte maintenant que ses auteurs aient des conflits d’intérêt jusque 10000 dollars par an ! Les journaux sont classés selon leur facteur d’impact, mais celui-ci est très influencé par les firmes qui vont citer partout leurs études : les journaux ont donc intérêt à publier des études réalisées par les firmes.

Peter Gotzsche cite même des exemples de manœuvres d’intimidations, des menaces quand on met en cause leurs produits, des pressions au licenciement dans des services universitaires dépendant du « mécénat » de firmes pharmaceutiques.

Des études sont de plus en plus aux mains des firmes et de moins en moins aux mains du secteur public. Les études se déroulent de plus en plus dans des pays corrompus.

On profite de monopoles pour fixer des prix très élevés avec des bénéfices parfois de 7000 %. Pourquoi tant d’argent pour la publicité ? Un médicament efficace en a-t-il besoin ? Depuis les années 80, les profits ont explosé, mais il y a eu de moins en moins de nouvelles molécules. L’industrie pharmaceutique consacre 1 % de son budget à la recherche. La plupart des découvertes viennent du secteur public.

L’industrie pharmaceutique arrive à changer le nom de certaines maladies comme l’incontinence urinaire qu’on appelle vessie instable, ou l’impuissance qu’on appelle dysfonction érectile. Elle contribue aussi à inventer de nouvelles maladies comme la pré-hypertension artérielle ou le pré-diabète…

L’auteur affirme qu’on ne peut plus faire confiance aux industries pharmaceutiques, car elles ont trop souvent trompé notre confiance et il y a trop de conflits d’intérêt. Il propose une série de mesures. L’industrie pharmaceutique ne doit plus évaluer elle-même ses propres produits ( cela coûterait beaucoup moins cher si c’était fait par des services publics ). Il faut un meilleur enregistrement des effets secondaires. Il ne faut pas accepter les résultats surrogates. Il faut des études avec des populations comparables à la réalité ( Les études se font souvent avec des patients jeunes qui n’ont qu’une maladie alors que les patients du quotidien sont souvent âgés et polymédiqués).

Il faut rendre toutes les données disponibles. Les agences de contrôle doivent être financées avec de l’argent public. Il faut interdire la publicité pour les médicaments, comme pour le tabac et le marketing. Il faut interdire les seeding trials et les meetings financés par l’industrie pharmaceutique. Il recommande d’éviter de prescrire, si possible, un médicament durant ses sept premières années sur le marché.

Gotzsche raconte une blague : trois femmes se rencontraient régulièrement dans la salle d’attente de leur centre de santé. Un jour, l’une manquait : une des deux autres suggéra : « peut-être qu’elle est malade ».

Terminons par deux citations de William Osler ( 1849-1919 ) reprises dans l’essai : « Ce serait bon pour l’Humanité et mauvais pour les poissons si on jetait tous les médicaments dans la mer ».

« Le désir de prendre des médicaments est sans doute le fait qui différencie l’homme de l’animal » [7].

Il n’y a pas grand-chose de neuf pour ceux qui suivent ce type d’informations depuis des années, mais de les voir ainsi regroupées est impressionnant. On pourra reprocher à l’auteur de faire un plaidoyer essentiellement à décharge, mais quand on juge un criminel, faut-il expliquer qu’il est un bon voisin, un bon père de famille ou juger les faits ?

[1Peter Gotzsche, qui écrit souvent dans le British Medical Journal a de bonnes référence : il est co-auteur des recommandations Consort2, Prisma3 et strobe4. Il est co-fondateur de la collaboration Cochrane. Son livre est préfacé par l’ex éditorialiste en chef du British Medical Journal et par un éditorialiste du Jama.

[5C’est d’ailleurs les psychiatres qui sont le plus arrosés par les firmes pharmaceutiques.

[6Notez qu’on fait toujours plus de publicités pour les médicaments les plus chers.

[7L’exemple le plus illustratif est la toxine botulique : 1g peut tuer 10.000.000 de singes, mais on l’utilise pour effacer les rides du visage.

Cet article est paru dans la revue:

n° 69 - décembre 2014

Europe et marchandisation des soins - Politiques et résistances

Santé conjuguée

Tous les trois mois, un dossier thématique, et des pages « actualités », consacrées à des questions de politique de santé et d’éthique, à des analyses, débats, interviews, relations d’événements (colloques, parutions récentes), au récit d’expériences vécues...