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La théorie de la transition, comme éclairage pour les alternatives


1er juillet 2011, Gaëlle Chapoix

chargée de mission dans l’équipe de l’Éducation permanente de la Fédération des maisons médicales.

A travers ce cahier, nous avons discuté de ce qui caractérise les alternatives, de leurs relations avec les pouvoirs publics et de leur mise en réseau. Cet article vous propose une grille de lecture basée sur la théorie de la transition et sa mise en pratique, le management de transition. La transition d’une société néolibérale vers une société plus égalitaire, plus démocratique et plus soutenable pour la planète : une autre manière d’éclairer le chemin vers l’autre monde que nous vous avons invité à rêver ensemble lors du cahier 55 de Santé conjuguée et au congrès des maisons médicales de mars dernier.

Le management de transition repose sur le postulat que les problèmes auxquels nous sommes confrontés sont des effets pervers ou collatéraux du système sociétal actuel (politique, économique, etc.)(A). Cette hypothèse correspond à l’approche que nous avons choisie pour définir les alternatives considérées ici.

Les effets pervers [1] de la société néolibérale sont devenus insoutenables et impossibles à nier, tant pour la planète et les éco-systèmes bouleversés par les perturbations climatiques, les pollutions, la disparition d’habitats... que pour les humains, en terme d’inégalités, de santé, etc. puisque, rappelons-le, nous faisons partie de ces éco-systèmes. Toutes les ressources, y compris humaines, sont instrumentalisées pour le profit de quelques uns. Le libre-échange correspond, selon Christian Arnsperger,(B), à « une entreprise concertée d’accaparement des moyens matériels de survie par les puissances occidentales » qui induit l’institutionnalisation d’asymétries profondes, tant à l’échelle internationale que nationale. Or, tout comme les contaminations multiples de la chaîne alimentaire, la pollution de l’air, et autres atteintes portées à un environnement initialement sain par les dérives du système, les inégalités nuisent à la santé(C).

Ces effets pervers sont donc devenus insoutenables et impossibles à nier. Si la modernité a dressé l’illusion d’un Homo sapiens sapiens au-dessus de tout, ce miroir aux alouettes s’est brisé aujourd’hui - même si certains tentent encore de le maintenir avec de la colle verte - et nous appelle à aller au-delà, aux pays des merveilles ?

La transition, un concept

Certains appellent à la révolution et considèrent incontournable l’effondrement de ce système qui tourne fou. D’autres espèrent encore éviter le chaos et les dégâts que cela provoquerait et pensent en terme de transition. Le concept de « transition », selon lequel un chemin progressif est possible, a pour ambition de dépasser le volontarisme qui s’en tient à des appels à la responsabilisation sans mise en acte(D).

Externalités bio-environnementales et internalités anthropo-environnementales(B)

Ce concept emprunté par Christian Arnsperger à Ivan Illich vise à rendre visibles les effets du capitalisme.

« Une externalité, ou effet externe, est une conséquence d’une activité économique qui trouve son origine chez un acteur particulier mais qui a des impacts sur un certain nombre (ou même un très grand nombre) d’acteurs externes à cet acteur d’origine, donc ne participant pas eux-mêmes à l’activité en question. ». Ce sont par exemple des pollutions non prises en compte par l’entreprise, de l’air, de l’eau, du paysage...

« Une « internalité », ou effet interne, pourrait être définie comme la conséquence qu’une activité économique a pour certains des acteurs internes qui y participent et qui va à l’encontre de la raison d’être de l’activité en question. ». Il s’agit par exemple de l’« usure » physique ou psychique des travailleurs induite par les conditions de travail quand la production de richesse prime sur le bien-être et que l’humain devient une ressource comme les autres, pas plus respectée que les naturelles.

Pour être pris en compte en vue de leur réduction vers leur suppression, ces externalités et internalités doivent être respectivement :

• « internalisés » ou rendus perceptibles au-dedans, notamment par un soutien ou des contraintes publiques, en terme de réglementation, de fiscalité... dont le principe « pollueur-payeur » ;

• « externalisés » ou rendus perceptibles au-dehors, par exemple grâce à la conscientisation par l’éducation permanente, aux actions syndicales, à l’analyse de situations de souffrance invisible, à la promotion de l’autogestion et de la démocratie interne aux entreprises et aussi par le droit du travail.

Dans la continuité du Santé conjuguée n°54 qui a proposé un passage en revue des défis qui se posent à nous et a ouvert des voies pour les relever, c’est cette deuxième piste que nous vous proposons d’explorer ici : la transition d’une société néolibérale vers une société plus égalitaire, plus démocratique et plus soutenable pour la planète...

La transition se définit(E) comme un processus de transformation au cours duquel un système complexe passe d’un état d’équilibre dynamique à un autre. Elle résulte de l’apparition simultanée de multiples changements convergents, à différents niveaux et dans différents secteurs de la société (la technologie, l’économie, les institutions, les comportements, la culture, l’écologie…). Ils se renforcent et s’amplifi ent mutuellement jusqu’à entraîner une reconfi guration globale du système, qui remplit différemment du précédent les fonctions sociales importantes telles que le transport, la communication, le logement, l’alimentation, etc.

Aperçu du management de transition et de la Multi-Level Perspective

Le degré de complexité de notre société rend la pensée linéaire obsolète. La recherche rationnelle d’une solution à un problème est vouée à l’échec [2] (A, F, G). Penser la transition implique au contraire une approche systémique et transdisciplinaire.

Du paysage à la niche et les fenêtres d’opportunité

Les théories de la transition(A, E, F, H) distinguent dans celle-ci plusieurs phases, plusieurs acteurs et plusieurs niveaux. Les niveaux de réalité qui se dégagent sont le paysage, le(s) régime(s) et les niches (voir Figure 1).

Le paysage, niveau « macro », correspond aux grandes tendances, aux phénomènes macro- économiques, politiques, démographiques, écologiques... Sa dynamique est déterminée par des paradigmes ou visions du monde, par la formulation d’objectifs à long terme. Elle correspond à des mouvements de fond, généralement lents et peu perceptibles. C’est le niveau stratégique du management de transition qui vise un changement de paradigme.

Fukushima et la sortie allemande du nucléaire

Dans un contexte dramatique, un accident nucléaire comme celui de Fukushima ouvre à sa manière des fenêtres d’opportunité. Ainsi l’Allemagne a saisi la balle au bond en accélérant un processus qu’elle avait déjà bien préparé. Elle avait en effet amorcé un tournant en matières d’énergies renouvelables dans les années 90 en apportant notamment un soutien politique et financier volontariste à l’industrie du renouvelable. Ce soutien a favorisé simultanément le développement d’un savoir-faire technologique et de la réduction de la dépendance du pays vis-à-vis de l’énergie nucléaire et permis au secteur des énergies renouvelables d’atteindre un niveau de maturité suffisant pour prendre sa place dans le régime dominant.

Source : www.lemonde.fr/economie/article/2011/06/06/comment-l-allemagne-va-sortir-du-nucleaire_1532287_3234.html

La structure dominante, niveau « méso », est composée d’un patchwork de régimes. Elle comprend les acteurs, structures et infrastructures, technologies et pratiques dominantes, en combinaisons avec les règles et normes, les rôles et systèmes de croyance. Ce niveau donne la stabilité au système et constitue le niveau tactique du management de transition. Il a donc une certaine inertie également et tend plus à reproduire qu’à innover. Les innovations qui s’y produisent visent juste à optimiser le système sans le transformer.

Les niches, niveau « micro », représentent le niveau opérationnel du management de transition. S’y trouvent acteurs individuels, technologies et pratiques locales qui développent des alternatives au régime dominant. De nouvelles idées, initiatives, technologies ou pratiques sociales y émergent. Des innovations radicales peuvent y germer, de même que de nouveaux paradigmes, à l’abri de la compétition inhérente au régime dominant. Il s’agit de lieux d’apprentissage collectifs, d’expérimentation et de construction progressive de réseaux sociaux de soutien aux innovations ainsi que de filières de production et des relations utilisateursproducteurs. Des approches individuelles s’y collectivisent.

Les niches et leurs innovations peuvent être plus au moins intégrées à la structure dominante. Régimes et niches ont le même type de structure mais diffèrent en taille et stabilité : dans les premiers, les règles sont stables et bien articulées alors que dans les secondes, elles sont instables et en création.

Le paysage est à un niveau très stable mais c’est aussi le lieu où peuvent surgir les crises et chocs tels que guerre, krash boursier, accident nucléaire, croissance soudaine des prix pétroliers... Ces crises et chocs et les pressions qui en découlent ne peuvent être maîtrisés par les acteurs du système ; ils les subissent et doivent s’y adapter. La déstabilisation de la structure ou régime dominant crée donc des fenêtres d’opportunité par lesquelles les alternatives peuvent bondir ou se glisser de leur niche à la structure dominante. Des (sous)transitions peuvent se produire à des niveaux, des vitesses, des moments différents, dans des secteurs différents et de différentes manières. Vu sous cet angle, un effondrement total du système ne serait donc pas une condition nécessaire à un changement profond. Le pic pétrolier – qui a eu lieu en 2006 selon un récent rapport de l’Agence internationale de l’énergie – engendrera probablement une succession de crises, comme celle de 2008, dans les années à venir ouvrant autant de fenêtres d’opportunités (voir encart sur cette page et figure 2 )...

Les chemins de la transition

Une typologie des chemins de transition en dégage cinq formes [3], qui peuvent se succéder ou se mêler dans la pratique : transformation, dé-alignement et ré-alignement, substitution technologique, reconfiguration et séquence de différentes formes (transformation puis reconfiguration et éventuellement ensuite substitution ou dé-alignement et ré-alignement). La distinction se base sur deux critères : le degré de maturité des innovations et alternatives des niches au moment où s’ouvre une fenêtre d’opportunité et la nature des interactions entre niches et régime dominant. Les niches ont une relation symbiotique (c’est-à-dire durable et apportant des bénéfices à chacun des parties) avec celui-ci lorsqu’il peut les adopter pour améliorer ses compétences. La relation est compétitive par contre lorsque les innovations visent à remplacer le régime dominant. Penchons-nous ici sur deux formes éclairantes : la transformation et la reconfiguration.

La transformation consiste en un cumul d’ajustements et de réorientations. Les innovations issues des niches, insuffisamment développées encore, sont adoptées sur le mode symbiotique pour résoudre des problèmes rencontrés par le régime dominant sans modification de l’architecture de base de celuici [4].

Par contre, dans la reconfiguration, les innovations, après une entrée similaire dans le régime dominant, entraînent ensuite des changements profonds dans cette architecture de base ; changements qui peuvent à leur tour faciliter l’adoption de nouvelles innovations.

Tout cela ne dit bien sûr pas grand chose de la direction que prend un chemin de transition... L’objectif du management de transition est de canaliser celle-ci vers un mode plus soutenable, tant au niveau social et écologique qu’économique. Il n’est en effet pas possible de la contrôler.

La gestion de la transition(E) se présente comme un processus cyclique et itératif d’apprentissage collectif en quatre étapes. La première étape porte sur la structuration des problèmes et la mise en place d’ « arènes de la transition » [5], où vont être déterminés des objectifs à long terme et une « vision du monde rêvé ». La deuxième étape consiste, d’une part, à développer des alliances, se coordonner et se répartir les responsabilités par la mise en réseau ; et, d’autre part, à établir des chemins pour mener à cette vision et un agenda correspondant. La troisième est celle de la mobilisation d’autres acteurs pour la mise en oeuvre de projets innovants considérés comme des expérimentations. Dans la quatrième étape, ces projets seront évalués, à la lumière de la « vision » et en termes de renforcement mutuel, ainsi que tout le processus qui reprend ensuite en boucle.

Les expériences considérées comme réussies doivent ensuite être soit reproduites dans des contextes différents soit menées à une échelle supérieure.

La double stratégie

Un des risques courus par les alternatives dans une relation symbiotique avec le régime dominant est d’être instrumentalisées par lui pour panser les plaies du néolibéralisme. Ainsi phagocytées, elles courent à la perte de leur caractère innovateur et d’acteurs de changements.

Pourtant, la reconfiguration consisterait en un chemin par lequel cette première étape symbiotique permettrait un changement en profondeur du régime dominant, si elles n’y perdent pas leur âme. Elle pourrait être précédée d’une transformation et suivie d’autres formes de transition permettant un changement plus radical encore.

Christian Arnsperger(B) propose une instrumentalisation inversée, celle du « capitalisme vert », nécessaire à court terme si on souhaite éviter le chaos lié à un effondrement brutal du système, mais totalement insuffisant [6]. En effet, le « capitalisme vert » se focalise sur la réduction des impacts négatifs des modes de production sur l’environnement mais tient peu ou pas compte réellement de la dimension finie des ressources de la planète. Et surtout, il nie les internalités anthropo-environnementales, c’est-à-dire les impacts du système sur ce qu’il nomme « ressources humaines » et ne s’inquiète pas le moins du monde des inégalités croissantes. Son objectif fondamental reste, sous des dessous verts, le profit d’une minorité aux dépends de la majorité.

Cette instrumentalisation consisterait à « pousser la conversion vers le capitalisme vert en maximisant les ponctions publiques sur les bénéfices de ces acteurs nouveaux (et rentables) afin de financer des initiatives de transition » radicales. Il est nécessaire que les pouvoirs publics accompagnement, financent, encouragent et amplifient ces alternatives, sans les récupérer ou les mettre sous tutelle [7].

Nombre d’alternatives existent en effet mais manquent de politiques pour optimaliser leur mise en oeuvre(D). Il apparaît indispensable et urgent de réorienter les investissements absurdes (comme le soutien aux aéroports low cost ou au secteur automobile(E) allié aux primes fédérales pour l’achat d’une voiture « verte »...) vers les alternatives radicales [8].

La double stratégie pour les alternatives, dans la logique du réformisme révolutionnaire [9] pour une « révolution évolutive qui altère fondamentalement les régimes existants »(A) est illustrée par les encadrés sur la Figure 1. Il s’agit donc :

• d’une part, d’influer sur le régime dominant dans un logique symbiotique, qui n’exclut cependant pas des actions directes telles que le boycott comme le rappelle Paul Marie Boulanger(E) ;

• d’autre part, de développer un régime alternatif radical.

Ainsi, plutôt que de s’attaquer « individuellement  » au régime dominant, les alternatives ont donc avantage, selon ce modèle, à se mettre en réseau pour développer une vision alternative et « mûrir » ensemble pour se préparer à profiter des fenêtres d’opportunité qui s’ouvriront avec les chocs et pressions successifs sur le paysage.

Cela peut passer par la mise en place d’un processus cyclique comme celui du management de transition décrit plus haut, le développement d’espaces propices à la mise en réseau, à différents niveaux, favorisant le renforcement mutuel plutôt que la concurrence [10], des « arènes » où construire les objectifs à long terme et réévaluer ces objectifs et les étapes du chemin. Cette démarche implique un consensus au moins partiel mais pas figé vu le caractère cyclique du processus.

Le travail ’sur les marges’ [11] constitue également un moyen de mettre à profit le réseau pour optimaliser les rôles et positions de chacun dans un partenariat pour la mise en oeuvre de cette double stratégie.

Réseau et militance

Développer une vision alternative et une critique radicale, se renforcer mutuellement par le travail en réseau, c’est ce que font bien sûr déjà nombre d’alternatives.

Des réseaux [12] intra-thématiques (comme la coordination des réseaux d’échanges de savoirs, un réseau de potagers collectifs, de GASAP13, pour l’économie sociale avec SAW-B [13]...) ou interdisciplinaires (comme le Centre liégeois du Beau-Mur, De Bouche à Oreille à Thimister, Association 21, les Fora sociaux belge et mondial...), du niveau local à l’échelle internationale (réseau ’Villes en transition’, Forum mondial des alternatives, Colibris Mouvement pour la terre et l’humanisme...), des initiatives diverses se multiplient. S’inscrire dans ce type de réseaux, à différents niveaux, peut donc aider les alternatives à garder le cap et à développer leurs vision et actions radicales à moyen et long termes, tout en influant directement sur la société actuelle à plus petits pas.

Au niveau local, le concept des ’Villes en transition’ peut constituer un support intéressant pour rassembler diverses initiatives citoyennes et les amener à se fédérer démocratiquement sur des objectifs communs. Il développe en effet une « approche intégrative des enjeux démographiques, alimentaires, énergétiques, monétaires-bancaires, et des enjeux liés aux transports et à la santé, dans un perspective de réduction globale à l’égard des circuits longs. »(B). Cela à condition, bien entendu, d’échapper à la récupération par un pouvoir public peu ambitieux en quête de greenwashing [14].

Un autre exemple, au niveau international, la conférence Rio+20 qui se profile pour 2012, offre une occasion pour les mouvements sociaux de se fédérer en vue de proposer une alternative concertée au néo-libéralisme, comme l’a souligné Carlos Torres, activiste Chilien invité au forum du Centre national de coopération au développement - CNCD sur la transition(J). Le paradigme des biens communs pourrait constituer un support sur lequel appuyer cette convergence [15].

Rappelons-nous aussi que les alternatives s’appuient sur des individus et nécessitent donc à la base une prise de conscience individuelle des effets pervers de la société de consommation et des moyens d’action dont nous disposons, en tant que citoyen. Cette prise de conscience est difficile pour l’« individu privatisé égoïste et néolibéral qui menace de devenir la norme dans nos sociétés »(K). Les rôles de l’enseignement et de l’éducation permanente sont donc essentiels pour créer l’ouverture nécessaire, des yeux et du coeur, et ainsi le potentiel de changement individuel et le désir de s’engager dans une démarche critique et collective. Les invitations en ce sens ne manquent pas, sous des angles et des formes diversifiés [16]. Une initiative à laquelle s’est associée la Fédération des maisons médicales concentre bon nombre des caractéristiques des démarches dont nous parlons. C’est celle de l’étude en vue de la création d’une banque populaire. Critique radicale du pouvoir des institutions financières et du fonctionnement du capitalisme financier mondialisé et dérégulé ; fondement sur un choix citoyen individuel relayé par les mouvements associatifs ; large partenariat nécessité par l’importance des barrières à dépasser. Actuellement, un grand nombre d’acteurs se sont regroupés pour constituer une association qui mène l’étude de faisabilité de cette banque, qui vise à prendre une place à part entière dans le système bancaire belge. Elle est en relation avec d’autres initiatives européennes similaires.

Les clefs de la finance et de la gouvernance

Au risque d’en faire frissonner plus d’un, par le poids des mots ou les représentations qu’ils activent, deux grands chantiers de la transition peuvent être intitulés finance et gouvernance. Nous ne les développons pas ici mais rappelons leur caractère essentiel.

Christian Arnsperger(L) souligne qu’une réforme radicale du système financier et de la création monétaire [17] impliquant une sortie de la logique de l’argent-dette constitue une condition sine qua non à une véritable transition économique, sociale et écologique.

L’indispensable réforme fiscale(E) n’en constitue qu’un petit pas. Celle-ci viserait notamment à réduire l’éventail des revenus. Au-delà de l’injustice, les inégalités tirent en effet la consommation à la hausse et placent ainsi les standards de vie toujours plus haut, poussant les plus démunis à l’endettement(I).

En rubrique de ce cahier, Jean-Marie Harribey se penche sur le mode de financement de la protection sociale, et en particulier de l’assurance maladie et du système de retraite. Il met en lumière les effets de l’application du système capitaliste à ce niveau et ouvre des voies alternatives.

La réforme du système de gouvernance de la pseudo-démocratie capitaliste que nous vivons aujourd’hui vers une nouvelle gouvernance qui laisse plus de place aux groupements citoyens et associations qui portent explicitement des projets de transition(A) au sein des processus de décision constitue également une priorité.

Elle nécessite d’autant plus de vigilance et d’investissement de la part d’un mouvement social fort que l’urgence écologique pourrait être utilisée pour justifier la mise en place d’un régime autoritaire(K). L’erreur qui consisterait à suivre la logique rassurante d’un modèle linéaire et pyramidal avec un pouvoir fort et centralisé(E) serait certainement profitable au maintien du régime néolibéral dominant.

Aux citoyens et aux alternatives qu’ils développent de veiller à prendre leur place afin d’orienter la transition dans une optique de justice sociale et de solidarité, en se mobilisant également sur ces deux chantiers d’envergure.

Pour conclure ce bout de chemin

Rien de nouveau, pensez-vous ? En effet, ce détour par une forêt de concepts théoriques rejoint un détour plus politique [18] vers le réformisme révolutionnaire. Il nous amène ainsi à la confirmation d’une intuition et d’un mode de conception de l’action.

Il encourage la créativité pour le développement d’alternatives locales, le désir de se mettre en lien avec d’autres, de tisser un réseau en navigant habilement pour éviter les écueils d’une entrée en concurrence. Il rappelle également la délicate nécessité de gérer la tension entre cadre de reconnaissance et radicale militance...

Ce détour nous invite aussi à pousser de nouvelles portes, serrer d’autres mains, embrasser les objectifs de nos voisins, à développer de nouvelles alliances, à regarder au-delà de points de désaccords pour avancer ensemble vers une vision suffisamment commune du monde dont nous rêvons.

S’ouvrir à d’autres représentations et d’autres approches, ancrer les innovations au niveau local en tenant compte de ses spécificités, sont des démarches fondamentales afin de restaurer du lien et de la diversité. Une diversité lissée par la mondialisation capitaliste, où monopole et uniformisation dominent : un modèle économique, un modèle agricole, un type de semences, un idéal de vie à atteindre... et une concentration du pouvoir et de l’argent.

Les alternatives, au contraire, en lien avec le monde et attentives aux spécificités locales, restaurent le pluriel, élargissent le champ des possibles, cultivent la diversité, culturelle, des semences, des économies et monnaies locales, des modes de vivre ensemble, des sources de savoir et de joie...

Elles proposent d’avancer vers un autre monde, dans un esprit de reliance [19]. Il s’agirait donc de garder les acquis de la modernité et de la mondialisation et d’y réinjecter du sens, en nous reliant à nous-mêmes, aux autres et à la nature. Cette balade nous rappelle en effet aussi les liens existentiels entre la lutte pour la protection de l’environnement, et celle pour l’égalité des hommes, la lutte commune à mettre en oeuvre pour réduire les externalités bio-environnementales et les internalités anthropo-environnementales.

Cela rejoint aussi les pistes dégagées aux ateliers ’alternatives’ du congrès des maisons médicales en vue de changer le système de façon radicale : développer des actions locales partant des communautés et des groupes d’opinion locaux en concertation, créer un réseau cohérent, travailler les structures transdisciplinaires et se réapproprier les autres disciplines, travailler des thèmes transversaux, éviter la concurrence, recréer un système de subsides entre nous et développer une autonomie par les monnaies locales, les échanges de services, utiliser la communication positive... Et, pourquoi pas, se saisir des outils proposés par le management de transition pour renforcer un mouvement alternatif et faciliter sa structuration.

Quelques lectures sur l’engagement et l’éveil citoyen

Luyckx Charlotte, Engagez-vous. www.lalibre.be/debats/opinions/article/665378/ engagez-vous.html

D’Asembourg Thomas, Qui fuis-je ? Où courstu  ? À quoi servons-nous ?- Vers l’intériorité citoyenne. Les éditions de l’Homme, 2008.

Mouvement appel pour une insurrection des consciences, initié par Pierre Rahbi. www.appel-consciences.info/

A consulter aussi

Rob Hopkins, Manuel de transition. De la dépendance au pétrole à la résilience locale, Ed. Ecosociété, 2010.

Et villesentransition.net

Quelques exemples divers de réseaux

Un réseau pour faciliter la concertation et les collaborations entre les associations de Belgique francophone, en matière de développement durable : www.associations21.be (dont sont membres notamment l’APERe, ATD – Quart Monde Belgique, le CRIOC, le GRACQ, FUGEA, l’Institut pour un Développement Durable, Inter Environnement Wallonie et Bruxelles, la Ligue des Familles, WWF Belgium, SAW-B, le Réseau de Financement Alternatif…)

Un réseau local : www.dbao.be : Un réseau associatif pour vivre au Pays de Herve

www.entransition.be : le réseau belge des Villes en transition

Des réseaux de partage d’idées, réflexions, recherches :

www.betransition.be (site de réflexion sur la transition en Belgique)

www.forumdesalternatives.org/FR (réseau international de centres de recherche)

Références

A. Cassiman Stéphane, Le Management de Transition vers la Soutenabilité. Aperçu de la théorie et de quelques critiques. Mémoire de fin d’études 2007-2008. IGEAT – ULB.

B. Arnsperger Christian, Transition écologique et transition économique : quels fondements pour la pensée ? Quelles tâches pour l’action ? Note du 12 février 2011. Disponible sur www.transitioneconomique.blogspot.com

C. Drielsma P., « Les inégalités sociales de santé, une question épineuse ? », Santé conjuguée n°40, avril 2007.

D. Lechat Benoît, Introduction au dossier de La Revue Nouvelle n°11 – 2008 « Gérer la transition écologique ».

E. Boulanger Paul Marie, « Un gouvernance du changement sociétal : le transition management » in dossier de La Revue Nouvelle n°11, 2008 « Gérer la transition écologique ».

F. Stassart Pierre, Introduction à la « Théorie de la transition ». Présentation dans le cadre des 20 ans de l’APERe du 12 mai 2011. www.apere.org/doc/110512_Pierre_Stassart_ Ulg1.pdf

G. Thibaut Anne, De la croissance à... ? Pistes vers une société respecteuse de l’Homme et de l’environnement. Dossier d’Inter- Environnement Wallonie. Décembre 2010. Disponible sur www.iewonline.be

H. Geels F.W. et Schott J., Typology of sociotechnical transition pathways. Elsevier 2007. Disponible en ligne sur : www.sciencedirect.com

I. Bourg Dominique, « Avant qu’il ne soit trop tard ». Alternatives économiques - « Et si on changeait tout... » hors série poche n°49 avril 2011. www.transitioneconomique.blogspot.com

J. La CSD19 s’est plantée à deux pas du La théorie de la transition, comme éclairage pour les alternatives but. Ne laissons pas filer l’acquis ! Brève du mercredi 18 mai 2011. www.associations21.be

K. Jonet Christian, Introduction à la transition économique et écologique. Décembre 2010. www.barricade.be.

L. Arnsperger Christian, Les cinq « fronts » d’une transition véritable : normes globales, nouvelles structures politiques, conscientisation individuelle, revenu de transition économique, réforme radicale de la création monétaire. Note du 15 décembre 2010. Disponible sur : www.transitioneconomique.blogspot.com

[1Christian Arnsperger(B) reprend, pour éclairer cette question, les concepts développés par Ivan Illich d’externalités bioenvironnementales pour les premiers et d’internalités anthropoenvironnementales pour les seconds (voir encadré page suivante).

[2Un dossier d’Inter- Environnement Wallonie(G) propose un éclairage synthétique de cette question en rappelant notamment les principes de base de Joël de Rosnay.

[3Selon Geels et Schott(H).

[4C’est le cas par exemple du développement du ’bio’ à ce jour qui a été adopté par l’agroindustrie sans que celle-ci ne soit ainsi remise en cause.

[5Ces arènes correspondent à une nouvelle institution rassemblant une diversité d’acteurs.

[6Ceci rejoint également les idées avancées par Dominique Bourg(I).

[7Ceci rejoint les questions soulevées par François Moens dans ce cahier..

[8Chr. Arnsperger suggère notamment la création d’un ministère de la Transition économique(B).

[9Voir Santé conjuguée 54.

[10Lors des ateliers ’alternatives’ au congrès de la Fédération des maisons médicales de mars 2011 émergeait même l’idée de recréer un système de subsides au sein d’un réseau d’alternatives.

[11Pour plus d’explications sur le travail sur les marches, voir article de Camille Schmitz dans ce cahier.

[12Voir fin d’article.

[13Voir articles dans ce cahier.

[14Ou écologie de façade, qui vise à se donner une image « verte », ou soucieuse du développement durable, sans prendre de mesures réelles volontaristes dans cette direction.

[15Voir encadré sur le(s) bien(s) commun(s) dans l’article d’introduction sur les caractéristiques.

[16Ainsi l’introduction du numéro horssérie d’Alternatives Economiques(D) soulignet- elle l’objectif de donner au lecteur l’envie de s’engager pour faire vivre les initiatives présentées, qui portent une certaine vision du bien commun, vision qui ne peut faire sens que si elle est très largement partagée. Cette dimension essentielle est également abordée dans le dossier d’Inter-Environnement(G). Quelques pistes de lectures sont reprises ci-dessous.

[17Par exemple par une reprise de la création monétaire par les pouvoirs publics et/ou la mise en place d’un système bancaire non marchand.

[18Cf articles de France Defrenne et Coralie Ladavid dans le Santé conjuguée 54.

[19« Le concept de reliance exprime le troisième terme d’un processus dont les deux premiers sont le ’lien’ (fusionnel, étouffant, rassurant) et la « déliance » (séparation, libération, isolement). La reliance renvoie à l’idée de renouer des liens sur le sol d’une séparation ». Cf. Voyage au coeur des sciences humaines : de la reliance, tomes I et II, Marcel Bolle de Bal, L’Harmattan, 1996. www.mondequibouge. be/index. php/2009/12/lecovillage- unmodele- pour-vivreensemble- a-l-avenir

Cet article est paru dans la revue:

n° 57 - juillet 2011

La face cachée du changement

Santé conjuguée

Tous les trois mois, un dossier thématique, et des pages « actualités », consacrées à des questions de politique de santé et d’éthique, à des analyses, débats, interviews, relations d’événements (colloques, parutions récentes), au récit d’expériences vécues...

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