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carte blanche

La question du vote : Ne pas jeter la démocratie avec l’eau du bain !

1er juin 2010

Ces dernières semaines, les appels au boycott des élections se sont multipliés. Ils reflètent, paradoxalement, tant un besoin de politique qu’un cri anti-politique. Si le message frappe effectivement les esprits, la démarche sera toutefois inefficace, loin des objectifs espérés.

La Fédération rejoint les associations représentées au conseil supérieur de l’éducation permanente qui ont publié cette carte blanche dans Le Soir, vers un sursaut de conscience démocratique en invitant chacune et chacun, par son vote, à peser sur l’avenir du pays.

Les appels à ne pas aller voter en juin prochain se multiplient sur le Net, sur les réseaux sociaux… pour envoyer un signal aux « politiques qui se moquent de nous ». Fait nouveau : ils n’émanent pas seulement des « suspects habituels » : les anti- ou contre-tout, mais aussi d’un segment de la population de gens actifs, impliqués, que l’on ne saurait qualifier, a priori, d’antipolitiques.

S’il frappe les esprits, le « message » que l’on souhaite adresser de la sorte aux responsables du pays est avant tout symbolique, bien davantage que politique. Mais surtout, il est inopérant. Se dérober à l’obligation de vote ne permet en rien de peser sur la réalité politique que l’on critique : même en cas d’abstention massive, celle-ci n’influera pas sur les formules de majorités envisageables à l’issue du scrutin, ni sur le programme de gouvernement que la coalition qui sortira des négociations post-électorales se donnera.

Certes, la crise de confiance à l’égard du personnel politique est réelle, concrète, palpable : elle affleure dans les propos ou dans les silences, dans le désintérêt, dans le ras-le-bol… Il est indéniable que la plupart des citoyens de ce pays en ont plus qu’assez de voir des considérations proprement politiciennes l’emporter sur le sens politique de l’intérêt général.

Paradoxalement, pourtant, ce qui s’exprime dans une partie des appels au boycott des prochaines élections, c’est autant un profond besoin de politique, qu’un hurlement antipolitique. C’est particulièrement vrai au moment où la crise financière, économique, écologique et sociale repose la question de la primauté du politique sur l’économique.

Ce n’est pas nouveau. Ce qui l’est davantage, c’est que les citoyens disposent aujourd’hui des moyens techniques de l’exprimer à l’échelle de l’espace public en soi qu’est Internet. Ils disposent aussi d’un niveau culturel en moyenne plus élevé qu’hier pour se faire entendre. Et, processus démocratique d’individualisation aidant, ils se sentent ou se revendiquent (plus) autonomes et égaux dans leurs relations aux autres : ils supportent donc de plus en plus mal l’exercice de l’autorité publique. Ils n’hésitent dès lors plus à se poser en instance de contre-pouvoir en rejetant le magistère de la parole que croit pouvoir toujours détenir une certaine élite politique et médiatique.

Cela ne veut pas dire qu’une parole citoyenne vaut ipso facto une parole journalistique ou politique. Ou qu’il faille encenser automatiquement toute forme de contre-pouvoir. Mais la vieille représentation mentale et sociale du fossé entre élites lettrées « qui savent », et « masses ignorantes » ne correspond plus, depuis longtemps, aux nuances du réel social. Et les organisations d’éducation permanente parient sur la capacité critique et la volonté d’émancipation des publics.

Il ne s’agit pas pour autant, à nos yeux, de substituer la démocratie directe ou participative à la démocratie parlementaire représentative. Celle-ci reste néanmoins perfectible, sans cesse à remettre sur le métier, au nom de droits à approfondir, à élargir, à créer. Ceci, bien entendu, à côté d’autres initiatives en faveur d’une démocratie renforcée ; celles de la société civile, des citoyens, des associations par exemple. Les signataires de ce texte n’ont de cesse de s’y employer.

Dans cette conception dynamique, plurielle et pluraliste de la démocratie, nous sommes toutefois convaincus du rôle central de la et du politique. Car pour faire aboutir des avancées démocratiques, pour transformer la société, le passage par la représentation politique des intérêts en présence, et par le débat politique est indispensable. Les lois émancipatrices ont été et resteront adoptées par des majorités politiques, dont la composition est fonction, au premier chef, du résultat des élections, donc du vote.

Il est de la responsabilité de tous les acteurs, représentants ou candidats politiques, société civile et citoyens de prendre conscience que le vote, en dépit de ses limites, constitue à ce jour, dans le cadre de nos institutions, le mode de participation citoyenne le plus efficace au service du bien commun, du contrat social dont il est justement une des articulations essentielles.

C’est aussi la responsabilité des médias d’information, acteurs puissants, même si fragiles, de la société dite de la connaissance.

Aussi déplorable puisse être parfois le « spectacle » politique, il importe de pouvoir prendre ses distances à l’égard de la tentation « événementielle ». Par ses choix dans la sélection, la hiérarchisation et la communication (l’emballage) de l’information politique, le système médiatique tend à dramatiser excessivement, à privilégier le choc de l’instant, la joute électoraliste ou les « sorties » des uns et des autres, au détriment des réalisations moins éclatantes de la politique sur le moyen ou long terme.

Or, le gouvernement de la chose publique fait partie de l’activité politique au moins autant, si pas davantage, que la lutte démocratique pour le pouvoir. Choisir de surexposer en permanence la dimension conflictuelle de la politique – tout en déniant, de surcroît, à cette conflictualité son caractère légitime, comme c’est trop souvent le cas – c’est rendre la démocratie borgne. Avec les conséquences que cela peut avoir sur la vision générale de la politique et, à terme, de la démocratie.

A l’heure ou certains agitent le spectre d’une implosion de notre pays, nous en appelons à un sursaut de conscience démocratique et invitons chacune et chacun à exercer pleinement et en toute liberté philosophique et politique non seulement son droit, mais aussi son devoir de responsabilité, par le vote réfléchi, et donc à peser individuellement et collectivement sur l’avenir du pays et de ses institutions.


Pour le Conseil supérieur de l’éducation permanente :

YANIC SAMZUN (Présence et Action culturelles) ; THIERRY DEMANET (ECO VIE) ; FREDERIC LIGOT (CIEP/MOC) ; CATHERINE STERCQ (Lire et Ecrire) ; GUY BRICTEUX (Centre Libéral d’Action et de Réflexion sur l’Audiovisuel) ; BENOIT ALBERT (Justice et Paix Justice et Paix) ; HAFIDA BACHIR (Vie Féminine) ; JEAN BLAIRON (RTA) ; PHILIPPE BODART (ALTEO) ; Eliane DEPROOST (Centre d’Action laïque) ; CHRISTINE KULAKOWSKI (Centre Bruxellois d’Action interculturelle) ; REBEKA MUTOMBO (Association Socialiste de la Personne Handicapée) ; SERGE NOEL (Centre Socialiste d’Education Permanente) ; SYLVIE PINCHART (Femmes Prévoyantes Socialistes) ; ANNE SPITALS (Fédération des Centres de planning familiaux FPS) ; ANNICK THYRE (Centre d’Education Populaire André Genot) ; RENAUD BELLEN (Groupement Socialiste d’Action et de Réflexion sur l’Audio- visuel) ; GEORGE BARBE (Ligue Libérale des Pensionnés) ; STEPHAN GRAWEZ (Média Animation) ; GEOFFROY CARLY (Centre d’entrainement aux Méthodes d’Education Actives) ; DIDIER JOLY (Solidarités Nouvelles Bruxelles) ; ERIC NICOLAS (GRACQ) ; BRIGITTE LAURENT (ACRF) ; MARC FICHER (Nature et Progrès) ; VINCENT DECOORBYTER (CRISP).