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La journée d’un enfant en classe d’accueil : pas vraiment une sinécure !


1er mars 2014, Marie Masson

Licenciée en psychologie clinique, formatrice, Centre de formation permanente et de recherche dans les milieux d’accueil du jeune enfant (FRAJE)

Promouvoir la santé de l’enfant, c’est aussi se pencher sur la qualité d’accueil des plus jeunes à l’école maternelle. Trois chercheuses engagées par le Centre de formation permanente et de recherche dans les milieux d’accueil du jeune enfant (FRAJE [1]) se sont rendues sur le terrain Elles nous livrent ici l’objectif de leur recherche, leur méthode de travail et leurs principales conclusions.

L’Observatoire de l’enfant de la Commission communautaire française (Cocof) qui a commandité cette étude auprès du FRAJE s’intéresse depuis 2010 à l’évolution de l’accueil des enfants dans l’enseignement maternel en Région de Bruxelles-Capitale et, notamment, dans le contexte de forte croissance démographique caractérisant cette région.

Bien accueillir tous les petits ?

Différentes investigations ont mis en évidence des résultats assez inquiétants quant à la capacité du système à accueillir tous les enfants. L’ensemble des récents travaux de l’Observatoire de l’enfant de la Commission communautaire française de la Région de Bruxelles-Capitale dans ce domaine sont synthétisés dans un article paru dans BADJE info [2].

Au niveau quantitatif, ces travaux ont été approfondis grâce à une recherche financée par l’Observatoire de l’enfant de la Commission communautaire française de la Région de Bruxelles-Capitale et réalisée par l’équipe de l’Institut de gestion de l’environnement et d’aménagement du territoire (IGEAT). Cette recherche s’est attachée à mieux comprendre les logiques géographiques de la scolarisation en maternelle [3].

Il semblait utile d’apporter un éclairage qualitatif complémentaire aux données quantitatives grâce à une approche pluridisciplinaire : c’est à cela que s’est attelée l’étude du FRAJE qui s’est intéressée aux conséquences de la saturation des écoles bruxelloises du point de vue du bien-être des enfants de « classes d’accueil ».

L’intégration des petits de deux ans et demi au sein des institutions scolaires soulève en effet un certain nombre de questions dans la mesure où ces enfants sont également encore en âge de fréquenter un milieu d’accueil (tel que la crèche). Or, on sait que les critères d’encadrement des tout-petits en institution à Bruxelles, édictés et contrôlés par l’ONE et Kind en Gezin, sont beaucoup plus circonstanciés, clairs et rigoureux que dans les institutions scolaires. Cette question a interpellé le FRAJE qui, dans le cadre de ses formations continues dispensées aux professionnels de l’accueil des enfants âgés entre 0 et 12 ans constate un manque de continuité entre les collectivités 0-3 ans et les établissements scolaires.

Une étude stimulante

Limites et objectifs

L’échantillon observé est limité à cinq établissements scolaires ; cette étude ne prétend donc pas à l’exhaustivité ; elle propose toutefois des résultats « en cours » afin de stimuler le débat et de susciter une réflexion approfondie sur l’accueil des enfants de deux ans et demi à l’école maternelle bruxelloise, en se basant sur les critères d’accueil de l’ONE pour les enfants du même âge en crèche et en tenant compte de la situation de pénurie de places - sans pour autant attribuer à cette situation toutes les difficultés rencontrées.

Une approche interdisciplinaire

Concrètement, c’est à partir de leurs formations spécifiques que les trois chercheuses - psychologue, architecte et anthropologue - ont investigué trois dimensions : le respect des rythmes et des besoins de l’enfant envisagé à travers le déroulé d’une journée en classe d’accueil, l’adéquation des espaces occupés et la communication entre les différents professionnels qui gravitent autour de l’enfant.

Les cinq écoles bruxelloises dans lesquelles ont été menés observations et entretiens ont été choisies selon les critères suivants : elles devaient se situer dans une commune à forte densité de population et être confrontées à la saturation d’inscription. En outre, certaines devaient appartenir au réseau libre, d’autres au réseau communal. Des critères spécifiques concernant les attributs du bâti ont également été pris en compte. Certaines réalités ont été mises de côté, non par désintérêt, mais pour affiner les choix. Ainsi, l’échantillon ne comprend aucune école correspondant aux critères suivants : écoles à pédagogie active, écoles mélangeant les enfants de classe d’accueil et de première maternelle, écoles maternelles autonomes (non liées à l’enseignement primaire) ou encore écoles n’organisant pas de classe d’accueil.

Au final, les différentes données récoltées ont été croisées, analysées et mises en débat lors d’une table ronde réunissant différents acteurs dans le domaine de l’enfance.

Constats : des enfants épuisés

La journée d’un enfant en classe d’accueil s’avère incroyablement épuisante pour plusieurs raisons.

Espaces et surpeuplement

Certains enfants passent 50 heures par semaine à l’école, les classes d’accueil sont souvent surpeuplées (jusqu’à 40 enfants dans les observations) et évoluent dans des locaux pas toujours adaptés aux plus petits : espaces sans continuité directe les uns avec les autres, absence de sanitaires à proximité, conditions de confort discutables, parcours labyrinthiques au sein de l’établissement… En règle générale, la pénurie d’espaces dans les enceintes scolaires engendre des aménagements boiteux concernant les classes d’accueil qui se retrouvent les moins bien loties au niveau des locaux et du matériel.

Des liens trop fragiles

Au cours de la journée d’observation, les enfants des 5 classes d’accueil ont occupé de 5 à 9 espaces différents et changé de lieu de 10 à 15 reprises. Ils ont rencontré de 7 à 9 professionnels différents, intervenant seul ou à plusieurs selon les situations, et ont vécu entre 5 et 12 transitions d’adultes. Tous ces changements éprouvés par les enfants mettent à mal la continuité nécessaire à la construction de leur identité.

Les moments de transition entre référents devraient être particulièrement investis tant il est vrai qu’ils peuvent être vécus comme de véritables ruptures chez le jeune enfant. Or, au cours des observations, le passage de relais s’est avéré trop peu soigné, ne permettant pas aux enfants d’anticiper les évènements.

Les chercheurs constatent une absence de liens entre tous les professionnels gravitant autour des enfants de deux ans et demi. Dans certaines écoles, la moitié du temps des enfants est pris en charge par du personnel extrascolaire (travailleurs venant d’agence locale pour l’emploi, d’un programme de transition professionnelle, etc.) aux statuts extrêmement précaires (article 60) et se sentant encore actuellement déconsidérés en regard du travail de l’instituteur. Il n’est d’ailleurs pas anodin de constater qu’aucune des cinq écoles approchées n’organise de concertations réunissant ces deux corps de professionnels, scolaires et extrascolaires.

Des attentes démesurées

Dans la représentation collective, l’enfant de classe d’accueil est déjà considéré comme un écolier, ce qui engendre des attentes démesurées en regard de ses capacités. Des attentes en termes de propreté, d’adaptation, d’indépendance, de socialisation sont clairement énoncées par les professionnels, notamment pour justifier, dans la sphère scolaire, le manque d’importance accordée au « care » (qui consiste à prendre soin de l’enfant de manière globale, dans une relation intime répondant à ses besoins individuels).

La crèche est un lieu de vie, de soins, de découverte axé sur l’individualisation des liens ; l’école, elle, est un lieu d’apprentissage axé sur l’acquisition de savoirs et les relations de groupe. Dès lors, les besoins d’activité autonome, de jeu libre (y compris le « rien faire ») et de motricité globale y passent au second plan. Par ailleurs, parce qu’il concerne l’encadrement des plus petits, considérés comme des bébés, le travail de l’instituteur en classe d’accueil reste peu valorisé.

Des points d’appui lacunaires

Certains points d’appui essentiels et nécessaires à l’adaptation du jeune enfant à l’école manquent cruellement : accès limité à l’objet transitionnel, trop peu de rituels pour marquer l’accueil et les transitions pendant la journée, aucun processus de familiarisation prévu par l’institution, trop peu d’indicateurs singularisant la place de l’enfant au sein du groupe tels que la place du lit fixe ou le porte-manteau personnel.

Le système scolaire montre différentes failles qui nuisent considérablement au respect des besoins et des rythmes des enfants, notamment sur le plan de la continuité d’être. Le manque de recul sur ce que représente l’entrée à l’école pour un tout petit et sur les repères essentiels dont il a besoin pour dépasser cette période sensible est interpellant.

Pistes de réflexion

La saturation des écoles maternelles dans la région a résolument des effets négatifs sur les conditions d’accueil des enfants de deux ans et demi.

Cette situation se marque notamment par de sérieux défauts de type organisationnel et relationnel en raison de carences matérielles et humaines, contraignant les professionnels à des bricolages le plus souvent inconfortables, voire dommageables pour tous.

Il y a d’autres causes à cette situation : une absence de réflexion à l’échelle institutionnelle et sans doute politique concernant la situation spécifique des enfants de classe d’accueil.

Nous émettons le souhait que soit pensée une pédagogie spécifique à cette tranche d’âge, en s’inspirant peut-être des valeurs et pratiques propres aux systèmes d’accueil préscolaires. Les collectivités fréquentées par les enfants devraient se rencontrer et réfléchir conjointement afin d’améliorer sensiblement et durablement la transition d’un lieu à l’autre. Une réflexion commune entre tous les acteurs, dépassant les distinctions entre les différentes fonctions et compétences, devrait porter sur les possibilités d’action à l’intérieur du système en place malgré ses faiblesses et ses carences.

Interpellations

Cette étude devrait soutenir une prise de conscience des acteurs et une interpellation à plusieurs niveaux :

  • au niveau politique : interpeller les mandataires sur la nécessité de mettre en œuvre des moyens pour améliorer les conditions d’accueil pour les enfants en classe d’accueil ;
  • au niveau interinstitutionnel : engager les collectivités à se rencontrer pour organiser une meilleure continuité de l’accueil ;
  • au niveau interindividuel : sensibiliser les professionnels du terrain pour qu’ils communiquent mieux et s’organisent afin d’assurer un relais entre eux concernant les enfants.

Pour plus de détails : une publication Focus du FRAJE paraîtra au printemps 2014 ainsi que dans le prochain numéro de la revue Grandir à Bruxelles à paraître début 2014 [4]. Une matinée-rencontre aura lieu le jeudi 15 mai 2014 de 9h à 12h dans les locaux du FRAJE [5].

[1www.fraje.be - Céline Bouchat et Marie Masson - Christel Favresse (STRAGES).

[2S. Aujean & P. Humblet, « Quel accès à l’école maternelle en région bruxelloise », Badje info, n°50, 2012, pp.20-22. (www.badje.be/pdf/bi/badje_info_50.pdf)

[3P. Marissal, B. Wayens, E. Serhadlioglu & B. Delvaux, « Inégalités socio-économiques entre implantations scolaires : déjà en maternelle ? », Grandir à Bruxelles, n°28, 2013, pp.3-7. (www.grandirabruxelles.be)

[5Renseignements et inscriptions : info@fraje.be.

Cet article est paru dans la revue:

n° 67 - mars 2014

Etre né quelque part, la santé de l’enfant, approche multidimensionnelle

Santé conjuguée

Tous les trois mois, un dossier thématique, et des pages « actualités », consacrées à des questions de politique de santé et d’éthique, à des analyses, débats, interviews, relations d’événements (colloques, parutions récentes), au récit d’expériences vécues...