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Introduction


23 décembre 2016, Marianne Prévost

sociologue et chercheuse à la Fédération des maisons médicales.

Les liens entre langage et soin ont déjà fait couler beaucoup d’encre, ce n’est guère étonnant : un des ressorts fondamentaux du «  prendre soin  », c’est justement le langage, l’histoire qui se raconte dans une relation et à un moment particuliers, la manière dont elle se raconte, dont elle est entendue, ce que produit le récit. L’importance de cette parole est parfois oubliée – entre autres à cause des développements scientifiques et technologiques, des nouveaux modes de management… Espérons que l’encre continue à couler sur ces questions !

Le langage intervient dès les premiers débuts de la vie. Dès que l’enfant naît, on l’embrasse, on lui parle, on lui chante : il est «  happé par le langage  », écrit Nancy Houston dans son livre l’Espèce fabulatrice. Et il est nommé, parfois même avant de naître. Son nom de famille est une donnée régie par sa culture d’appartenance, et il reçoit un prénom qui l’inscrit dans une filiation, dans les désirs que son entourage a pour lui : sa réalité présente est d’emblée, par le langage, articulée au passé, à l’avenir, à une histoire. Et tout au long de sa vie, il percevra le monde en intrication avec un certain langage, lui-même ancré dans une culture, des valeurs, des représentations.

Le langage permet aux êtres humains de communiquer, mais cela ne va pas de soi. Avant tout, bien sûr, quand on ne parle pas la même langue (la traduction n’est jamais parfaitement fidèle  : traduttore tradittore). De plus, au sein d’une langue, de nombreux mots sont polysémiques et le même mot peut être connoté de manière différente par chaque interlocuteur. Enfin, différents langages coexistent dans une même langue  : les langages professionnels, par exemple, permettent de nommer des faits, des objets, des concepts qui ne peuvent pas être bien cernés par le vocabulaire courant (ces langages spécifiques créent de nouveaux mots ou donnent un autre sens à un mot courant – polysémie  : la cellule évoque tout autre chose pour un médecin que pour un prisonnier). Ceux qui maîtrisent un langage particulier peuvent, à travers lui, se comprendre rapidement, sans périphrases, mais aussi se reconnaître, se distinguer de ceux qui l’ignorent, voire exercer un pouvoir sur eux : le langage est un instrument de pouvoir dans tous les contextes de domination.

Le langage a différentes fonctions ; Jakobson en a distingué six et son analyse permet de réfléchir à ce qui se joue dans un échange, éventuellement de manière non intentionnelle :

la fonction d’information, largement utilisée, est à l’œuvre lorsque l’on décrit un fait objectif («  votre tension artérielle est de 16/10  ») ;

la fonction expressive porte sur l’énoncé de la subjectivité, du ressenti («  je suis très inquiet  ») ;

la fonction conative est à l’œuvre lorsque le but du discours est d’influencer l’interlocuteur («  il faut absolument que vous changiez votre alimentation  ») ;

la fonction phatique concerne l’utilisation de mots qui maintiennent le contact avec l’interlocuteur («  vous voyez ?  ») ;

la fonction métalinguistique intervient lorsqu’on explicite le sens des mots utilisés, par exemple pour vérifier que chacun parle bien de la même chose («  nous définissons le terme santé selon l’Organisation mondiale de la santé qui dit que…  »).

La sixième fonction est la fonction poétique (qui n’est pas propre au genre littéraire classiquement appelé poésie). Cette fonction est particulière, elle est assez peu à l’œuvre (et peu valorisée) dans la vie courante. Ici, l’attention est centrée sur le message lui-même et donc sur le langage : il s’agit de prendre une liberté par rapport au sens commun et aux codes linguistiques qui, tout en étant structurants, peuvent aussi être enfermants.

Ces différentes fonctions peuvent bien-sûr être à l’œuvre dans un même message, leur poids respectif donne une certaine couleur à l’échange et à la relation entre les interlocuteurs. Ces quelques réflexions constituent en quelque sorte la toile de fond de ce dossier. Celui-ci est toutefois plus spécifiquement orienté sur le langage écrit, qui garde une place centrale dans la plupart des sociétés.

Les articles présentent différents points de vue. Un point de vue socio-politique, où sont abordés les rapports entre langage et pouvoir ainsi que les inégalités sociales quant à la maîtrise du langage et de l’écriture. Ces inégalités ont un impact sur la santé. Sont-elles le fait du hasard, comment les approcher, quelles sont les pistes d’action, notamment au niveau des services de santé ?

Une approche de ce que peut susciter une expérience d’écriture en lien avec la santé, selon trois axes : le premier aborde la variable des publics et des contextes ; le deuxième présente l’écrit comme outil pour les professionnels et le troisième recense des questions de santé dans la littérature.

Enfin, en forme de conclusion, un éclairage sur la pratique de l’écriture en tant qu’expérience de vie ; une expérience porteuse de sens, qui peut se déployer sur le terrain des soins, de la promotion de la santé, ou dans la vie de tout un chacun.

Toutes les photos de ce numéro sont de Jacob Rajchman, un récolteur de paroles écrites sur les murs : des paroles qui touchent à l’universel, au politique, au poétique...

Cet article est paru dans la revue:

n° 77 - décembre 2016

La santé en toutes lettres

Santé conjuguée

Tous les trois mois, un dossier thématique, et des pages « actualités », consacrées à des questions de politique de santé et d’éthique, à des analyses, débats, interviews, relations d’événements (colloques, parutions récentes), au récit d’expériences vécues...

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