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Et maintenant ? Jeter un pont vers la démocratie économique


1er janvier 2013, Christian Legrève

Animateur à l’intergroupe liégeois et responsable du service éducation permanente de la Fédération des maisons médicales.

Au terme de ce cahier, nous sommes dans l’ambivalence. Nous avons l’impression d’avoir réussi une partie de notre pari. Notre approche des différentes définitions du capital a permis de déconstruire le concept d’autogestion. Nous avons ouvert les représentations. Nous avons vu que les enjeux qui le sous-tendent, et qui y ont amené les maisons médicales restent aussi actifs, sensibles et pertinents qu’il y a 40 ans, aux niveaux micro et macropolitique. Nous avons ouvert des perspectives sur des grilles de lecture, des théories, des outils qui aident à en saisir les contours, à en décrire les modalités.

Le caractère problématique subsiste. On est probablement toujours pour ou contre, et, dans tous les cas, on ne sait toujours pas ce qu’on peut faire pour que ça marche.

Bien sûr, je pourrais me contenter de trimbaler le lecteur en disant que c’est une démarche, que c’est le processus qui amène le changement, que nous sommes au début de quelque chose, que c’est un moment charnière, que le colloque de mars n’est qu’une étape. Et c’est vrai ! Mais on est là dans le registre de la foi, ou au moins de la confiance de principe. Et j’en connais dont la confiance est ébranlée.

Pour revenir sur nos questions et hypothèses de départ, je voudrais donc m’appuyer à nouveau sur un travail tout à fait indépendant de nos questions, détaché de notre cadre, fondé sur une démarche solide, inscrite dans la durée, et qui éclaire notre réflexion. Une lumière brillante mais distante, désaxée, qui révèle les angles, les arêtes et les reliefs légers de notre situation. C’est celui d’Isabelle Ferreras [1].

A contre-courant ?

Nous nous demandions, en introduction, comment se joue la reprise autogestionnaire du pouvoir et de la liberté économique dans nos petites organisations de services aux personnes, regroupant des métiers plus ou moins qualifiés, plus ou moins spécialisés, et dans lesquelles la relation de soins, voire le don de soi et l’engagement militant prennent une place importante. Nous nous demandions comment ces particularités pouvaient influer.

Si on suit l’analyse de Ferreras, plutôt qu’une niche archaïque hyper spécifique, nous serions un terrain emblématique de l’évolution actuelle et future des rapports au travail. Si nous ramons à contre-courant, ce n’est pas du sens de l’histoire, mais de celui d’un capitalisme qui, selon Ferreras, court à sa perte en s’enfermant dans ses propres contradictions. Il faut bien reconnaître que c’est une analyse dont l’intuition se confirme chaque jour. Elle note par ailleurs, citant plusieurs travaux, que « le champ d’étude de l’économie sociale et solidaire constitue un terreau pour la mise en valeur des dimensions expressives de l’activité économique et du travail en particulier. ».

Y a-t-il une contradiction entre le désir de sauver le monde et la nécessité de sauver sa peau de travailleur ? Non, si on suit Ferreras. La construction des institutions politiques du travail est une nécessité pour les salariés, pour que leur statut soit simplement tenable, mais elle est aussi une condition pour que l’histoire avance, pour que l’entreprise intègre les évolutions de la société, et pour que le système s’adapte. Bien sûr, la proposition est réformiste, et on n’est pas obligés de souscrire à cette position. Relevons seulement qu’à l’inverse de « l’utopie qui anime le régime capitaliste de mise à disposition du travailleur, transformé en marchandise, pour reprendre les termes de Marx - instrument de production parmi d’autres (...) », il n’y a pas antagonisme entre la recherche du confort (dans tous les sens du terme) des travailleurs d’une part, et la pérennité de l’entreprise et la qualité du service à la population d’autre part.

Nos lieux de délibération sont des cadres où peut se discuter le juste et l’injuste de notre organisation du travail, ce qui est, selon Ferreras, le critère d’analyse, de compréhension et de jugement des situations. « Quel qu’en soit l’enjeu – par exemple, le partage des horaires (qui assure quelle plage horaire ? Qui travaille les soirs ? Les week-ends ? Etc.), l’accès à une formation, l’annonce et la gestion d’une restructuration ou la décision d’investir dans tel département ou telle ligne de produit (...) ». On voit bien ! Ils sont aussi le lieu et l’occasion de l’inscription de l’organisation du travail dans des collectifs caractérisés par leur diversité. « Ceux qui travaillent partagent l’intuition que chaque collègue a une prétention légitime à participer à la conception du juste qui, finalement, règlera la vie au travail. ». Nous avons, en fait, une chance folle, parce que nous en faisons l’expérience au quotidien !

Bicaméralisme : s’inspirer et l’enrichir

Est-ce que, en fin de compte, le bateau « autogestion » perd son cap ? Non, semble-t-il. Il se confronte à un monde qui a changé. A deux difficultés nouvelles, qui s’ajoutent aux obstacles qui existaient déjà aux racines du mouvement des maisons médicales. D’une part, comme on l’a dit, le capitalisme a changé de forme. Et sa forme nouvelle est plus insaisissable. Il installe partout, au quotidien, des « fabriques de subjectivité [2] » multiformes, diverses, éphémères et insidieuses. D’autre part, nous sommes façonnés, quoiqu’on y fasse, par cette vision multiple, diverse, contradictoire (relativiste diraient certains). Les diverses parties prenantes de nos organisations revendiquent des représentations bien plus diverses de l’action que par le passé.

Dans sa réponse à l’objection 17 de l’appendice, Ferreras estime que « la formule inverse du monocaméralisme de capital actuel est celle d’entreprises monocamérales de travail. C’est la raison pour laquelle on peut penser l’entreprise bicamérale comme une institution-pont, une transition vers une économie démocratique (une démo-nomie) (...) ». Voilà une proposition qui ouvre un horizon au développement de nos pratiques autogestionnaires. Nous pourrions les envisager comme des institutions-pont qui soutiennent la transition vers des modèles à inventer.

C’est une belle perspective, à laquelle nous pouvons contribuer par des apports spécifiques. Ce cahier confirme que les points de vue à l’oeuvre dans nos centres sont plus divers que dans le schéma de l’entreprise capitaliste de Ferreras. Nos relations avec les patients et sous leur regard sont plus complexes, même si leur ambiguïté n’est pas sans rapport avec celle décrite autour de la figure du client. En bref, le bicaméralisme de l’entreprise capitaliste marchande pourrait nous inspirer, à condition de l’enrichir.

Ce n’est possible que si on garantit les évolutions qui rendront nos entreprises viables, car « il restera souhaitable de veiller à ce que la logique instrumentale continue à jouer un véritable rôle dans l’entreprise ». Dans notre cas, ça veut dire donner une place à l’attention à la qualité des services rendus par la maison médicale, et à la qualité de la gestion dans toutes ses dimensions.

Cette double attention, à la rationalité politique et à la rationalité instrumentale de nos maisons médicales, c’est bien ce à quoi vous invite la Fédération des maisons médicales. Elle se concrétise dans « les deux jambes » sur lesquelles marche le chantier autogestion : celle de la qualité de la gestion, avec le service de soutien à la gestion, et celle de la démocratie au travail, avec l’équipe éducation permanente. C’est la double vigilance à laquelle nous commencerons à travailler ensemble à Oostduinkerke les 22 et 23 mars.

Invitation à la singularisation

« J’opposerais à cette machine de production de subjectivité [3] l’idée qu’il est possible de développer des modes de subjectivation singuliers, ce que nous pourrions appeler « processus de singularisation » : une manière de refuser tous ces modes d’encodage préétablis, tous ces modes de manipulation et de télécommande, les refuser pour construire des modes de sensibilité, des modes de relation avec l’autre, des modes de production, des modes de créativité qui produisent une subjectivité singulière. Une singularisation existentielle avec un désir, avec un goût de vivre, avec une volonté de construire le monde dans lequel nous nous trouvons, avec l’instauration de dispositifs pour changer les types de société, les types de valeurs qui ne sont pas les nôtres [4]. ».

[1Ferreras I., Gouverner le capitalisme ?, PUF, Paris, 2012. Voir article page 59. Christian Legrève, équipe d’éducation permanente de la Fédération des maisons médicales.

[2Guattari F. et Rolnik S., Micropolitiques, Seuil, Paris, 2007.

[3Celle du capitalisme (ndlr).

[4Guattari F. et Rolnik S., Micropolitiques, Seuil, Paris, 2007.

Cet article est paru dans la revue:

n° 63 - janvier 2013

L’autogestion à contre-courant ? - Petit cadavre exquis sur des pratiques plurielles

Santé conjuguée

Tous les trois mois, un dossier thématique, et des pages « actualités », consacrées à des questions de politique de santé et d’éthique, à des analyses, débats, interviews, relations d’événements (colloques, parutions récentes), au récit d’expériences vécues...

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