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Émanciper le travail


30 juin 2017, Bernard Friot et Patrick Zech

Emanciper le travail, Editions La Dispute, 2014 (extraits).

Bernard Friot est sociologue et économiste, professeur émérite à l’université Paris-Nanterre (Paris X). Voici quelques extraits des premières pages de son dernier ouvrage. Il y expose les principales lignes de sa conception du travail et du salaire, une syntaxe empruntée au capitalisme mais qui résonne chez lui d’accents nettement plus révolutionnaires.

Le modèle capitaliste du travail conduit à notre perte : il est urgent de prendre la mesure des dynamiques porteuses d’émancipation. Dans son nouveau livre, Émanciper le travail, Bernard Friot décrit le confl it social qui se poursuit depuis 1945 comme un aff rontement entre deux façons contradictoires d’attribuer une valeur économique au travail. Pour le capital, seul un travail soumis aux propriétaires lucratifs et au marché du travail produit de la valeur. Mais les luttes syndicales et les initiatives populaires ont institué au contraire, grâce à la socialisation du salaire, une reconnaissance du travail tout autre, fondée sur le salaire à vie, sur la propriété d’usage des entreprises par les salariés, sur un investissement libéré des prêteurs, sur une autre mesure de la valeur que le temps. Au fi l de cinq entretiens avec Patrick Zech, Bernard Friot met en évidence l’invention, depuis plus de soixante ans, d’un travail libéré de l’emprise capitaliste.

Nous donner le projet d’émanciper le travail est la seule ambition à la hauteur de la classe ouvrière, elle qui a imposé la Sécurité sociale, le statut de la fonction publique, la qualifi cation dans les conventions collectives, ces institutions que les « réformateurs » [1] ont entrepris de détricoter depuis trente ans. Cela n’est possible, on le pressent, qu’en nous organisant non pas pour défendre ces institutions du salaire – ce qui est le début de la défaite –, mais pour les généraliser, dans le salaire à vie pour tous, dans l’attribution de tout le PIB au salaire socialisé afi n de rendre possible l’expropriation de ceux qui nous imposent leur pratique du travail, si désastreuse. Nous donner le projet d’émanciper le travail, c’est sortir du statut de victime, c’est nous poser en candidats à la succession de la bourgeoisie dans la maîtrise de l’économie. C’est donc réinscrire notre mobilisation dans la profondeur historique de la mobilisation sur le salaire, partiellement victorieuse, qui a construit des institutions anticapitalistes qui ne s’usent que si on ne s’en sert pas.

La vitalité militante est considérable, qu’elle s’exprime dans le combat syndical ou dans des expérimentations locales d’appropriation de notre travail et de maîtrise de nos vies. Mais elle est confrontée à l’impuissance politique, car elle sous-estime le déjà-là subversif du capitalisme construit par la classe ouvrière au XXe siècle. Ne pas s’appuyer sur les tremplins disponibles, c’est s’exposer à se tromper de chemin, tout en laissant en déshérence des places fortes conquises que les coups de boutoir réformateurs peuvent mettre gravement en cause. Quel gâchis quand des collectifs engagés dans d’intéressantes productions alternatives revendiquent un revenu d’existence, quand des militants syndicaux et politiques se mobilisent pour une révolution fi scale ! Quelle dépense d’énergie sur des objectifs à la fois faux et tellement en deçà des conquêtes de la classe ouvrière lorsqu’elle était à l’offensive !

Le noeud de l’aff aire se trouve dans une notion abstraite  : la valeur économique. Faire société, ça n’est pas seulement organiser la production des biens et des services nécessaires à la vie commune, ce qu’en langage technique on désignera par l’expression « production de valeurs d’usage ». C’est aussi aff ronter la violence dans laquelle cette production s’opère, une violence qui s’exprime dans la valeur économique : la valeur d’échange dans le capitalisme, dont il s’agit de se débarrasser pour une pratique de la valeur libérée de la violence spécifi que au capital. Autrement dit, faire société, c’est à la fois assumer la coopération des humains avec la nature dans du travail concret, et assumer le confl it irréductible qui se joue entre humains dans l’appréciation de ce qui, dans cette production concrète, vaut et ne vaut pas.

Dans le capitalisme, pour qu’une activité productrice de valeurs d’usage soit considérée comme du travail producteur de valeur d’échange, il faut qu’elle soit menée par une force de travail achetée par un propriétaire lucratif et mobilisée pour la production de marchandises qui, vendues, rapporteront à ce propriétaire un profi t tiré de la diff érence entre la quantité de travail présente dans ces marchandises et celle que représente le salaire. Toutes les autres activités sont considérées comme non productives, c’est-à-dire non productrices de valeur économique.

Or ce qu’institue 1945 [2] avec le statut de la fonction publique, avec les cotisations sociales, c’est le versement d’un salaire à des producteurs de valeur d’usage qui ne vont pas sur le marché du travail, qui ne produisent pas de marchandises sous la loi du temps de travail, qui ne mettent en valeur aucun capital. Que signifi ent ces salaires ?

On comprend la réponse des capitalistes et des réformateurs à leur service : ces salaires ne sont pas des salaires, ils ne signifi ent pas que ceux qui les perçoivent sont productifs. Ils sont rendus possibles par une ponction sur la valeur créée dans la sphère capitaliste. Les impôts qui paient des fonctionnaires, les cotisations qui paient des retraités, des soignants, des parents, des chômeurs sont des prélèvements obligatoires qui certes off rent un revenu pour des activités utiles, mais pèsent sur la production de valeur. Jusqu’ici, rien que de très normal : la classe dirigeante tient un discours de classe qui naturalise sa pratique de la valeur économique.

Là où le bât blesse, c’est lorsque les militants opposés aux réformateurs partagent avec eux cette analyse qui fait de la pratique capitaliste de la valeur un invariant, qui postule qu’avec le statut de la fonction publique, avec les cotisations de Sécurité sociale, on a certes rendu possible une distribution non marchande de l’éducation ou de la santé et une solidarité des actifs avec les inactifs, mais qu’on n’a rien changé à la production de valeur et que les fonctionnaires, les retraités, les soignants, les parents et les chômeurs sont utiles mais improductifs.

Identifi er la valeur capitaliste à « la valeur », sans voir qu’une partie de la valeur en est déjà libérée, c’est 2. 1945 est une date emblématique qui désigne dans cet ouvrage une off ensive ouvrière de plusieurs décennies. s’ôter tout outil pour vaincre le capital, c’est devenir un des protagonistes du théâtre d’ombres où se perd depuis plus de trente ans la combativité populaire. Ces protagonistes vont par deux, ce sont pour l’essentiel :

• le couple de Monsieur Changement Du Curseur, qui mobilise pour un meilleur partage de « la valeur » grâce au plein-emploi, à la révolution fi scale, à la réduction du temps d’emploi, et Madame Forces Productives, qui mobilise pour la croissance de « la valeur » par progression des gains de productivité avec la révolution informationnelle ;

• le couple de Monsieur Millénarisme, qui attend que « la valeur » et le travail disparaissent avec l’eff ondrement auquel la baisse du taux de profi t conduira le capitalisme, et Madame Horreur Economique, qui entend débarrasser les valeurs d’usage de « la valeur » avec la fi n de la monnaie et du travail.

La mobilisation populaire peut être sortie de ces deux impasses symétriques si nous reconnaissons que les conquêtes de 1945 sont anticapitalistes parce qu’elles inaugurent une autre pratique de la valeur et du travail par un changement radical du salaire. D’où vient le salaire des fonctionnaires, des retraités, des soignants, des parents et des chômeurs ? De leur travail. Ce sont eux qui produisent la valeur que reconnaissent l’impôt et les cotisations sociales, et cela sans marché du travail, sans mesure de la valeur par le temps de travail, sans actionnaires et sans crédit.

Non pas parce que, par un miracle nominaliste, l’attribution d’un salaire aux retraités ou aux fonctionnaires transformerait d’elle-même leur activité en travail productif, mais parce qu’une lutte de classes a été menée pour instituer la fonction publique, la cotisation-salaire, la qualifi cation personnelle, et pour les légitimer comme matrices du travail à la place de l’emploi capitaliste, comme vectrices d’une autre pratique du travail et de la valeur, émancipée de sa violence capitaliste. « La valeur » n’existe pas sans qualifi catif, la valeur est prise entre sa pratique capitaliste et sa pratique salariale. Mais l’en-soi révolutionnaire des conquêtes de 1945, qui depuis trente ans résistent aux réformateurs, fi nirait par être très menacé s’il n’était plus porté, légitimé, généralisé par une classe révolutionnaire au service de l’institution de la pratique salariale de la valeur.

Cette classe à construire, c’est le salariat, c’est-à-dire l’organisation autonome de celles et ceux qui vont assumer la portée anticapitaliste des institutions du salaire : le salaire à vie de la fonction publique et des retraites, la cotisation y compris pour fi nancer l’investissement, la propriété d’usage des outils de travail, la mesure de la valeur par la qualifi cation des producteurs. Ces institutions anticapitalistes expliquent déjà une part notable du PIB et n’attendent que d’être enfi n assumées par un salariat organisé pour les généraliser. Construire le salariat, c’est bien sûr partir de toutes les luttes et mobilisations actuelles, telles qu’elles sont menées y compris dans leur stratégie mortifère. Les militants sont là, il est hors de question de les disqualifi er, eux. Il faut au contraire les armer pour qu’ils déplacent leurs mots d’ordre, aujourd’hui très en deçà du nécessaire et du possible, vers des mots d’ordre à la hauteur des institutions du salaire et de leur pratique anticapitaliste de la valeur et donc du travail. […]

Changement dans le salaire (premier entretien)

[…] Pour comprendre notre situation, tu as l’habitude de dire qu’il faut commencer par déplacer le regard vers la valeur économique. Pourquoi un tel détour aussi abstrait ? De quoi s’agit-il ?

[…] Pour comprendre où en est l’emploi aujourd’hui, il faut en eff et réfl échir sur une notion abstraite : la valeur économique. Pour l’approcher, examinons l’usage du mot « travail ». Il y a derrière ce mot deux dimensions très diff érentes qu’il ne faut pas confondre. Une première dimension, c’est le fait d’être actif, de produire des biens ou des services : je fais du café et reçois un ami, je conduis des enfants à l’école, je vends des voitures, je couvre un toit. C’est le travail au sens de travail correct, qui réalise quelque chose qui va servir.

Donc, le travail concret et utile ?

Oui, en précisant qu’ « utile » ne veut pas forcément dire positif. On peut utiliser un médicament nocif, des nouvelles mensongères, du management destructeur de salariés, etc. Tout ça, c’est donc l’activité, la partie concrète de ce que l’on entend par travail, la production de valeurs d’usage.

Mais lorsque quelqu’un de très actif dit : « Je cherche du travail », on voit bien que le mot « travail » a une seconde dimension : des parents qui conduisent leurs Changement dans le salaire (premier entretien) enfants à l’école ne travaillent pas, mais ils travaillent s’ils le font en tant qu’assistants maternels. Couvrir un toit comme bénévole d’une association de restauration de patrimoine, ça n’est pas travailler, mais ça l’est si c’est comme salarié d’une entreprise de bâtiment. Ici, le mot « travail » prend un sens qui ne renvoie plus au caractère concret de ce que l’on fait, mais aux rapports sociaux, et même à la violence dans les rapports sociaux qui fait que quelqu’un qui est pourtant en train de faire quelque chose d’utile cherche du travail. Comme s’il n’était pas complètement intégré : il faut que cette personne entre dans un intérieur alors qu’elle est à l’extérieur et elle doit « s’y intégrer », montrer patte blanche. Dans cette seconde acception, le travail désigne toute activité dont le résultat bénéfi - cie d’une reconnaissance sociale qui lui donne valeur économique. […] La même activité peut-être ou ne pas être considérée comme du « travail ». Pour qu’elle le soit, ce n’est pas le contenu, l’utilité sociale de qu’elle produit qui compte, c’est sa valeur économique, évaluée en monnaie. […]

Je retrouve ma question de départ : qu’est-ce que la valeur économique ?

L’activité, le travail concret expriment notre rapport à l’altérité de la nature, à l’altérité du collectif, pour construire un monde humain, pour faire humanité, pour produire les conditions de notre vie comme espèce. Cette importance anthropologique de l’activité fait d’ailleurs que nous aimons être actifs, contribuer concrètement à produire les conditions de notre vie sur terre. Nous sommes ici dans le travail concret et la valeur d’usage, l’utilité sociale. Lorsque l’on parle de valeur économique, on parle de tout autre chose qui va renvoyer au travail abstrait, c’est-à-dire abstraction faite de ses caractéristiques concrètes, pour le rapporter à la mesure de ce qui vaut et de ce qui ne vaut pas. Ce qui vaut va faire l’objet d’une évaluation monétaire dans les sociétés qui utilisent la monnaie. Mais penser comme certains que la suppression de la monnaie nous libèrera de l’arbitrage entre qui ne vaut pas et qui vaut, de la valeur économique donc, est une illusion. […]

La distinction entre ce qui vaut et ce qui ne vaut pas et le niveau de la valeur d’un bien ou d’un service relèvent de rapports de pouvoir qui déterminent des classes sociales en lutte. La lutte des classes est un confl it irréductible parce que la production de valeur est l’occasion pour une classe dominante de s’approprier une partie du fruit du travail du reste de la société. Cette prédation est constitutive de la valeur économique et elle est présente dans toute société, y compris dans celle que nous allons construire en nous débarrassant du capitalisme.

La valeur et donc le travail sont le fruit de la lutte de classes ?

Oui. Faire société, c’est à la fois produire avec la nature les conditions de vie humaine, les valeurs d’usage, et gérer la lutte de classes, la valeur économique. Ces deux dimensions sont très diff érentes et étroitement articulées. Un changement technologique (donc, le travail concret) peut modifi er les conditions de la lutte des classes, et, inversement, la pratique dominante de la valeur économique détermine la production des valeurs d’usage : si la famille Peugeot ou un capitaliste chinois décident de ce qui a valeur en matière de transports, de recherche technologique et d’arbitrage entre la route, le chemin de fer et les canaux, les choix économiques ne seront pas les mêmes que si la maitrise de ce qui a la valeur en matière de transports se démocratise. En ces temps d’extrême urgence écologique et anthropologique, insister sur le caractère déterminant de la valeur économique dans la production des valeurs d’usage est d’autant plus important que le travail abstrait est plus diffi cile à faire comprendre que le travail concret.

J’insiste sur le fait que l’avenir est toujours ouvert. Parce qu’elle est au centre de la lutte de classes, la valeur économique est en perpétuel mouvement. Il y a des moments de relative consolidation de la pratique dominante de la valeur, et d’autres, de subversion de cette pratique. La classe ouvrière, aujourd’hui en panne, a été au XXe siècle porteuse d’une telle subversion.

[1La « réforme » de la Sécurité sociale, du marché du travail, de la fonction publique, du fonctionnement et du fi nancement des services publics est au coeur des politiques publiques depuis les années 1980. Les « réformateurs » sont, outre les intellectuels qui les inspirent, les organisations actives dans la réforme, pour la concevoir, la mener, la soutenir, l’accompagner. L’arc patronal, politique et syndical des réformateurs est large.

[21945 est une date emblématique qui désigne dans cet ouvrage une off ensive ouvrière de plusieurs décennies.

Cet article est paru dans la revue:

n° 79 (Numéro spécial II Congrès) - juin 2017

Cinétique - Mouvements citoyens et changements de paradigme

Santé conjuguée

Tous les trois mois, un dossier thématique, et des pages « actualités », consacrées à des questions de politique de santé et d’éthique, à des analyses, débats, interviews, relations d’événements (colloques, parutions récentes), au récit d’expériences vécues...

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