Vous êtes ici :
  1. La Fédération
  2. Organes institutionnels
  3. Collège de coordination
  4. Actualités...
  5. Egalité des places, égalité des chances

Egalité des places, égalité des chances

16 février 2015

La tension entre l’égalité des places et l’égalité des chances est consubstantielle aux sociétés démocratiques : comment concilier l’affirmation de l’égalité fondamentale de tous avec l’existence d’inégalités entre les positions sociales issues de la division du travail et du fonctionnement du capitalisme ? En termes de justice sociale, est-il plus juste de choisir de réduire les inégalités entre les positions sociales, ou bien est-il plus juste de favoriser l’égalité des chances offertes à tous d’accéder à toutes les positions sociales, aussi inégales soient-elles ? Il semble évidemment assez sage de refuser cette alternative et d’affirmer que ces deux formules sont également justes et désirables. Une société peu inégalitaire mais dans laquelle chacun serait enfermé dans sa position sociale initiale ne serait pas plus juste qu’une société plus inégalitaire mais dans laquelle chacun pourrait espérer changer de place en fonction de son mérite. Nous voulons tous une relative égalité des places et une relative égalité des chances.


Article disponible en ligne à l’adresse :

- http://www.cairn.info/revue-etudes-2011-1-page-31.htm

Alors, pourquoi maintenir une alternative de justice qui semble bien artificielle et qui a tout l’air d’un faux débat ? Le fait que ces deux modèles de justice paraissent également désirables n’empêche pas qu’ils sont assez profondément opposés dès lors que l’on raisonne politiquement, c’est-à-dire en termes de priorités dans un monde social où l’on doit nécessairement faire des choix. Quels sont donc les avantages et les inconvénients de ces deux conceptions, sachant qu’elles sont également désirables dans le ciel des principes ? L’évaluation critique de ces deux modèles est d’autant plus indispensable qu’ils ne reposent pas sur les mêmes représentations de la vie sociale, sur la même définition des groupes et des intérêts en jeu. En fait, ces deux conceptions de la justice sont des paradigmes politiques et sociaux qu’il convient d’examiner d’autant plus précisément que le modèle des chances se substitue insensiblement à celui des places et que, aujourd’hui, il est au coeur du dispositif idéologique porté par Nicolas Sarkozy.

L’égalité des places

La première de ces conceptions de la justice sociale est centrée sur les places qui organisent la structure sociale, c’est-à-dire sur l’ensemble des positions occupées par les individus, que ceux-ci soient des femmes ou des hommes, des membres des minorités visibles ou de la majorité « blanche », des « cultivés » ou des moins « cultivés », des jeunes ou des moins jeunes… Issue de la question sociale du xixe siècle, cette représentation de la justice sociale invite à réduire les inégalités de revenus, de conditions de vie, d’accès aux services, de sécurité qui sont associées aux positions sociales occupées par des individus bien différents sous de nombreux aspects : les qualifications, le sexe, l’âge, le talent… L’égalité des places cherche à resserrer la structure des positions sociales sans faire sa priorité de la circulation des individus entre les diverses places inégales, comme le montre le modèle scolaire de Jules Ferry visant à offrir une éducation élémentaire et émancipatrice à tous, mais certainement pas à donner les mêmes chances de promotion à tous les enfants. Ici, la mobilité sociale est une conséquence indirecte de la relative égalité sociale. Pour le dire d’un mot, il s’agit moins de promettre aux enfants d’ouvriers qu’ils auront autant de chances de devenir cadres que les enfants de cadres eux-mêmes, que de réduire l’écart des conditions de vie et de travail entre les ouvriers et les cadres. Il s’agit moins de permettre aux femmes d’occuper à parité les emplois aujourd’hui réservés aux hommes, que de faire que les emplois occupés par les femmes et par les hommes soient les plus égaux possible et surtout que la famille soit suffisamment solide pour « sécuriser » la place des femmes. L’égalité des places a été portée par le mouvement ouvrier et, plus largement, par la gauche. Durant plus d’un siècle, elle a cherché à réduire les inégalités entre les positions sociales grâce à l’assurance sociale contre les accidents de la vie et les aléas de la vie économique, grâce à la redistribution des richesses par les prélèvements sociaux, grâce à l’impôt progressif sur le revenu et grâce au développement des services publics et de l’Etat-providence. C’est d’abord dans les conditions de travail et dans les salaires que se constituent et que se réduisent les inégalités sociales. Au bout du compte, les pays qui ont développé ces politiques sont nettement moins inégalitaires que les autres. Il faut aussi souligner que le modèle de justice sociale a construit une représentation de la société en termes de classes sociales et d’indexation des droits sociaux sur le travail. Au-delà, l’égalité des places construit un contrat social élargi et une solidarité largement « aveugle » aux « dettes », aux « créances » et aux responsabilités de chaque individu. En tout cas, c’est dans ce cadre que se sont déployés l’imaginaire de la république sociale et le récit du progrès qui a dominé notamment durant les Trente glorieuses, quand on pouvait partager sans s’appauvrir et sans renoncer aux inégalités dont chaque groupe pouvait bénéficier.

Ce modèle de justice se heurte aujourd’hui à de nombreuses critiques. Il semble beaucoup moins solide quand les forts taux de croissance ne sont plus là et quand la mondialisation des échanges met en concurrence les systèmes fiscaux et les systèmes de protection sociale nationaux. On lui reproche notamment d’avoir développé un Etat providence corporatiste dans lequel chacun défend sa position et ses avantages acquis. En ce sens, il serait peu efficient et la critique libérale ne se prive pas de souligner les hauts taux de chômage des Etats-providence corporatistes. On lui reproche aussi d’affaiblir la confiance et la cohésion sociales, puisque chacun y a plus besoin de l’Etat que des autres. L’égalité des places serait souvent conservatrice. Aveugle aux discriminations subies par les femmes, les jeunes et les étrangers les moins qualifiés notamment, elle privilégierait les hommes blancs et qualifiés ; en échange de protections et de garanties, elle inviterait chacun à rester à sa place plutôt que d’en changer. Au bout du compte la réduction des inégalités de places aurait engendré un monde social clivé entre les protégés et les autres, une mosaïque de positions fermées et une rigidité générale de la structure sociale. Derrière le modèle social français se tiendrait la défense d’un ordre social relativement égalitaire mais conservateur, hostile aux nouveaux venus et aux challengers, un ordre social favorable aux classes moyennes d’Etat alors que les inégalités entre les protégés et les précaires, entre les hommes et les femmes, entre les populations intégrées et les quartiers marginalisés ne se résorbent pas.

L’égalité des chances

La seconde conception de la justice, celle qui s’impose progressivement aujourd’hui, est centrée sur l’égalité des chances offerte à tous d’occuper toutes les places en fonction d’un principe méritocratique. Elle vise moins à réduire l’inégalité des positions sociales qu’à lutter contre les discriminations qui font obstacle à la réalisation du mérite permettant à chacun d’accéder à des positions inégales au terme d’une compétition équitable dans laquelle des individus égaux s’affrontent pour occuper des places sociales hiérarchisées. Dans ce cas, les inégalités sont justes puisque toutes les places sont ouvertes à tous. Avec l’égalité des chances, la définition des inégalités sociales change sensiblement par rapport au modèle des places car celles-ci sont moins des inégalités de positions que l’ensemble des obstacles s’opposant à la formation d’une compétition équitable, sans que la structure des places soit a priori contestée. Ici, l’idéal n’est pas celui d’une société dans laquelle les inégalités de position seraient limitées ; c’est celui d’une société dans laquelle chaque génération devrait être redistribuée équitablement dans toutes les positions sociales en fonction des projets et du mérite des individus. Dans ce modèle, la justice commande que les enfants d’ouvriers aient les mêmes chances que les enfants de cadres de devenir cadres à leur tour sans que l’écart de position entre les ouvriers et les cadres soit en jeu. De même, le modèle des chances implique que les femmes soient présentes à parité à tous les échelons de la société sans que l’échelle des activités professionnelles et des revenus elle-même soit transformée. Cette figure de la justice sociale oblige aussi à tenir compte de ce qu’on appelle « la diversité » ethnique et culturelle afin que celle-ci soit représentée à tous les niveaux de la vie sociale. De ce point de vue, il est bien évident que la formation de sociétés pluriculturelles, et donc discriminantes, accentue l’aspiration à l’égalité des chances.

L’égalité des chances change profondément les représentations de la société. Aux classes sociales se substituent des groupes définis par les discriminations qu’ils subissent en raison de leur « race », de leur culture, de leur sexe et de leurs « handicaps »… Comme ces stigmates sont négatifs, chacun de ces acteurs dénonce les discriminations et affirme simultanément une exigence de reconnaissance, comme autant de caractéristiques positives, des traits culturels et sociaux qui fondent la diversité de la société. Aussi, la représentation de la société change-t-elle totalement quand les minorités se substituent aux classes sociales. Les associations, les fondations, les diverses agences de lutte contre les discriminations prennent progressivement la place des syndicats en réclamant des quotas et portent devant la justice la lutte contre les discriminations. Ceci n’est pas sans déstabiliser profondément les modes de représentation politique. Le contrat social « aveugle » laisse la place à des contrats plus individuels engageant la responsabilité de chaque individu ayant le devoir de faire valoir son mérite afin d’optimiser ses chances. S’il réussit, tant mieux pour lui ; s’il échoue, tant pis pour lui.

Ce modèle de justice peut être critiqué pour des raisons différentes de celles que l’on oppose à l’égalité des places. D’abord, il ne semble pas que l’égalité des chances réduise les inégalités sociales ; les pays qui appliquent ce principe de justice sociale (les Etats-Unis et la Grande-Bretagne notamment) sont plus inégalitaires que les pays sociaux-démocrates et corporatistes. Il est vrai que l’égalité des chances ne dit pas quelles inégalités sont intolérables et se borne à offrir un filet de survie aux plus pauvres. La définition des injustices en termes de discrimination engage un mécanisme de concurrence des victimes qui ont intérêt à « exhiber » leurs discriminations afin de bénéficier de politiques spécifiques. Au bout du compte, la myriade des minorités remplace la myriade des corporations. Enfin, il n’est pas certain que l’égalité des chances soit plus libérale, plus favorable à l’autonomie, que l’égalité des places. Au conservatisme des places, elle substitue les rigueurs du mérite puisque chacun est tenu d’être pleinement responsable de ce qui lui arrive. Aussi, les gouvernements qui privilégient l’égalité des chances sont-ils bien souvent les plus conservateurs, les plus portés à « blâmer les victimes » dans la mesure où elles n’ont pas su saisir leurs chances.

La version sarkoziste de l’égalité des chances

La discussion critique du modèle de l’égalité des places et de celui de l’égalité des chances n’est pas un exercice strictement rhétorique, dans la mesure où le modèle des chances est au centre du dispositif idéologique du projet de Nicolas Sarkozy. Au-delà de déclarations virulentes et de la volonté de souder un électorat sur les thèmes de la sécurité et de l’identité nationale, se dessine un modèle de justice que nous aurions tort de prendre à la légère.

Dans le domaine scolaire par exemple, il faut bien reconnaître que jamais les jeunes issus des milieux défavorisés, et notamment des « minorités visibles », ne se sont vus offrir autant de nouvelles chances. Les classes préparatoires et les grandes écoles ouvrent des formations destinées aux élèves les plus méritants des quartiers les moins favorisés. Dès lors qu’ils travaillent bien à l’école, tout est fait pour les aider : on facilite les dérogations à la carte scolaire afin d’échapper aux établissements les plus faibles, on ouvre des internats d’excellence, on multiplie les conventions entre les lycées populaires et les formations d’excellence… Au nom de l’égalité des chances, il n’y a pas de bonnes raisons de s’opposer à cette politique, pas plus qu’il ne faut s’opposer à la présence des femmes dans les conseils d’administration des entreprises du CAC 40. Il est bon que ceux qui ont du mérite et de la vertu soient récompensés et la gauche aurait quelque mauvaise foi à reprocher à un gouvernement de prendre des initiatives qu’elle n’a jamais prises.

Pourtant, ce type de politique doit être critiqué de plusieurs points de vue. Il faut d’abord observer que cette politique est très « naturellement » élitiste. Non seulement elle ne concerne que l’accès à l’élite, mais elle ne met nullement en cause la distance entre l’élite et les autres. Elle n’interroge ni la position des grandes écoles, ni la politique des entreprises du CAC 40 ; au mieux elle laisse entendre que des élites renouvelées feraient d’autres politiques, ce qui reste à prouver. Et pendant ce temps, les écarts se creusent entre les meilleures écoles et les autres, et on semble avoir renoncé à élever le niveau scolaire des plus faibles ; il est vrai qu’ils n’ont guère de mérite. Au bout du compte, les politiques de promotion de l’égalité des chances concerneront au mieux quelques milliers d’élèves et quelques centaines de femmes pendant que des centaines de milliers d’élèves et des millions de femmes seront condamnés à rester où ils sont sans qu’on leur doive rien, puisqu’ils n’ont pas manifesté de mérite. Tout se passe comme si le renoncement à réduire les inégalités entre les positions sociales était compensé par la « promotion » de quelques figures héroïques.

Cette politique de l’égalité des chances méritocratique ne serait pas condamnable comme telle si elle n’était pas associée à une mise en accusation de tous ceux qui n’ont pas eu le talent, le courage ou la chance de saisir leurs chances. Renonçant à régler la question des quartiers populaires des banlieues, on en présente les habitants, notamment les jeunes, comme des citoyens de seconde zone et comme des gens dangereux, et nous nous habituons à voir des opérations de police se déployer contre un nouvel ennemi intérieur. Renonçant à élever la qualité de l’offre scolaire des établissements les plus dégradés, on en présente les élèves comme des voyous relevant de la seule répression ; après tout ils n’avaient qu’à saisir leurs chances et prouver leur mérite. Bref, les inégalités entre les places sont justifiées au nom de l’égalité des chances offertes à quelques-uns.

Les athlètes issus des « quartiers » qui gagnent des médailles sont reçus à l’Elysée, les footballeurs issus des mêmes quartiers mais qui perdent les compétions ne sont pas seulement de mauvais footballeurs « trop payés », ils sont livrés à la vindicte populaire. Il se trouve même des « philosophes officiels » – on est « officiel » quand on a table ouverte dans les médias – pour expliquer qu’ils sont le symbole du triomphe de la barbarie et de la revanche haineuse des colonisés. En fait, quand on pense uniquement en termes d’égalité des chances, on finit par « racialiser » la vie sociale puisque la « race » est un des facteurs dominants de la discrimination. Tout finit par mettre en scène le mérite des vainqueurs et l’infamie des vaincus.

A la vieille lutte des exploiteurs et des exploités se substitue la lutte des vainqueurs et des vaincus et pour que les vainqueurs méritent leur succès, encore faut-il que les vaincus méritent leur échec et que cet échec soit une défaite morale. L’association de la promotion des méritants et de la stigmatisation des vaincus montre qu’il ne s’agit pas véritablement d’une égalité des chances. En termes de principes mêmes, au nom d’un idéal de mobilité parfaite, l’égalité des chances supposerait que les élites actuelles renoncent aux privilèges et aux avantages qui leur permettent de transmettre leur position à leurs enfants. Malheureusement, on ne peut pas dire que les politiques en cours et les moeurs mêmes des groupes dirigeants s’orientent vers cet idéal d’une société ouverte et parfaitement mobile.

Priorité à l’égalité des places

Ces remarques conjoncturelles étant faites, il reste que l’on ne peut balayer l’aspiration à l’égalité des chances d’un revers de main en la réduisant à l’idéologie d’une majorité conservatrice. Mais le fait que nous voulions à la fois l’égalité des places et l’égalité des chances ne nous dispense pas de choisir l’ordre de nos priorités. En effet, en termes pratiques, en termes de politiques sociales et de programmes politiques, on ne fait pas exactement la même chose selon que l’on choisit d’abord les places ou d’abord les chances. Par exemple, ce n’est pas la même chose d’affirmer la priorité de l’augmentation des bas salaires et de l’amélioration des conditions de vie dans les quartiers populaires, et de souligner l’impérieuse nécessité de faire que les enfants de ces quartiers aient les mêmes chances que les autres d’accéder à l’élite en fonction de leur mérite individuel afin d’échapper à leur condition. Je peux, soit abolir la position sociale injuste, soit permettre aux individus de s’en échapper sans mettre en cause ladite position ; et même si je désire faire les deux choses, il me faut bien choisir ce que je fais d’abord. Dans une société riche mais nécessairement tenue d’établir des priorités, ce n’est pas exactement la même chose de choisir d’améliorer la qualité de l’offre scolaire dans les quartiers défavorisés, ou d’aider les plus méritants des élèves défavorisés afin qu’ils aient l’opportunité de rejoindre l’élite scolaire et sociale. Pour choisir un exemple encore plus net, ce n’est pas la même chose de faire que les membres des minorités ethno-raciales soient équitablement représentés au Parlement et dans les médias, ou de faire que les emplois qu’ils occupent dans le bâtiment et les travaux publics soient mieux rétribués et moins pénibles. L’argument selon lequel on devrait tout faire dans l’idéal ne résiste pas aux impératifs de l’action politique devant fatalement choisir ce qui semble le plus important et le plus décisif. Nous pouvons désirer autant l’égalité des places que l’égalité des chances, mais si nous ne voulons pas nous payer de mots, nous sommes contraints de choisir la voie qui semble la plus juste et la plus efficace, nous sommes tenus de donner la priorité à l’une de ces deux conceptions de la justice.

Le choix s’impose d’autant plus que ces deux modèles de justice sociale ne sont pas seulement des épures théoriques aussi peu contestables l’une que l’autre. Dans les faits, elles sont portées par des mouvements sociaux différents, privilégiant des groupes et des intérêts eux aussi différents. Elles ne mobilisent pas et ne construisent pas exactement les mêmes acteurs et les mêmes intérêts. Je ne me définis pas et je n’agis pas de la même manière selon que je me bats pour améliorer ma place ou selon que je me bats pour accroître mes chances d’échapper à ma position. Dans le premier cas, l’acteur est généralement défini par son travail, par sa « fonction », par son « utilité » et par son exploitation… Dans le second cas, il est défini par son identité, par sa « nature » et par les discriminations qu’il subit en tant que femme, en tant que minorité stigmatisée… Bien sûr, ces deux manières de se définir, de se mobiliser et d’agir dans l’espace public sont légitimes, mais elles ne peuvent être confondues et, là encore, il nous revient de choisir celle qui doit être prioritaire. Nul besoin de réifier les classes sociales, d’un côté, ou les « minorités », de l’autre, pour comprendre qu’une société ne se perçoit pas et n’agit pas sur elle-même de la même manière selon qu’elle choisit d’abord les places ou d’abord les chances.

Si je défends la priorité de l’égalité des places, ce n’est donc pas pour dénier toute légitimité à la justice des chances et du mérite, mais c’est pour deux raisons essentielles.

La première tient au fait que l’égalité, invitant à resserrer la structure sociale, est « bonne » pour les individus et pour leur autonomie ; elle accroît la confiance et la cohésion sociale dans la mesure où les acteurs ne s’engagent pas dans une compétition continue, celle qui consiste à réussir et celle qui consiste aussi à exposer son statut de victime afin de bénéficier d’une politique spécifique. L’égalité des places, bien que toujours relative, crée un système de dettes et de droits conduisant à souligner ce que nous avons en commun plus que ce qui nous distingue et, en ce sens, elle renforce la solidarité. L’égalité des places ne vise pas la communauté parfaite des utopies et des cauchemars communistes, mais elle recherche la qualité de la vie sociale et, par là, celle de l’autonomie personnelle puisque je suis d’autant plus libre d’agir que je ne suis pas menacé par de trop grandes inégalités sociales. En cela, elle ne déroge pas à la philosophie politique libérale, même si elle conduit à maîtriser et à limiter le libre jeu du libéralisme économique. Bref, la plus grande égalité possible est bonne « en soi » tant qu’elle ne met pas en cause l’autonomie des individus et, plus encore, elle est désirable parce qu’elle renforce cette autonomie. Le second argument en faveur de la priorité de l’égalité des places tient au fait qu’elle est sans doute la meilleure manière de réaliser l’égalité des chances. Si les chances sont définies comme la possibilité de circuler dans la structure sociale, d’en franchir les échelons, soit pour les monter, soit pour les descendre en fonction de son mérite et de sa valeur, il semble évident que cette fluidité est d’autant plus grande que la distance entre les places est resserrée, que ceux qui montent n’ont pas trop d’obstacles à franchir et que ceux qui descendent ne risquent pas de tout perdre. Contrairement à une légende, il y a plus de mobilité sociale en France qu’aux Etats-Unis où les distances entre les diverses positions sociales sont plus grandes qu’en France. En effet, dans son principe même, l’appel à l’égalité des chances ne dit rien des inégalités sociales qui séparent les conditions sociales et celles-ci peuvent être si grandes que les individus peuvent ne jamais les franchir, à l’exception de quelques héros dont on se demande s’ils ne sont pas l’arbre de la fluidité qui cache la forêt de l’immobilisme, ou, pour le dire vite, s’ils ne sont pas des héros de propagande. En dépit de la sagesse de ce que Rawls nomme le « principe de différence » invitant à faire que l’égalité des chances ne dégrade pas la condition des moins favorisés, on doit bien constater que partout les inégalités se sont creusées, et plus encore là où on joue davantage sur les chances que sur les places.


Le fait que la droite donne à l’égalité des chances un visage particulièrement dur, et parfois même moralement discutable, en opposant les héros de la mobilité à la masse de groupes stigmatisés, ne doit pas conduire à défendre le statu quo de l’égalité des places tel qu’il s’est cristallisé au fil des décennies. La défense de la priorité de l’égalité des places ne doit pas être confondue avec la lutte pour le maintien de l’Etat-Providence tel qu’il est. Elle n’invite pas à ignorer les critiques sérieuses qui lui sont adressées par tous les outsiders, par tous ceux qui ne peuvent en bénéficier. La lutte pour l’égalité des places exige donc d’envisager de sérieuses réformes de l’Etat-Providence et des services publics. Elle suppose aussi de rompre avec quelques clientèles politiques traditionnelles de la gauche qui optimisent pour elles-mêmes les intérêts de ce système et les identifient à l’intérêt général. L’égalité des places exige de revoir le système de transferts sociaux afin de savoir, vraiment, qui paie et qui gagne. Dans tous les cas, elle demande que le « voile d’ignorance » qui s’est tissé au cours des années de croissance soit un peu déchiré.

Retrouvez le dossier « Politique française » sur www.revue-etudes.com

www.revue-etudes.com