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Critiquer ou être critique ?

19 décembre 2014

Ingrid Muller - 19 décembre 2014

La santé pour tous, c’est ce que prône l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) depuis la sortie de la 2ème guerre mondiale. Loin d’un slogan ou d’une incantation, l’organisation décrit le moyen d’y parvenir : il s’agit de développer les soins de santé primaires au sein d’un système échelonné [1]. Les maisons médicales se réfèrent à ce modèle pour penser leurs modes d’organisation et le mouvement des maisons médicales y enracine son projet politique. Cela fait bientôt 70 ans que l’OMS défend le modèle des soins de santé primaires et 40 ans que le mouvement des maisons médicales le fait vivre à son niveau. Pourquoi le système de santé en Belgique n’est-il pas plus marqué par ces deux démarches ?... C’est avec cette question que, depuis plusieurs mois maintenant, nous rencontrons des usagers de maisons médicales dans différentes régions (Liège, Bruxelles, Charleroi, Brabant Wallon).


A cette occasion, nous constatons que la perception du politique est assez négative. La place du citoyen est aussi mal perçue. L’avis est partagé que nos représentants politiques ne nous représentent pas, qu’ils sont au service soit de leurs intérêts propres, soit d’intérêts financiers qui dépassent largement la vie de nos communes, de nos régions et parfois même de notre pays. Vu de la place de citoyen, les obstacles à faire changer les choses sont tels qu’il est inutile de tenter quoi que ce soit en direction du politique. Quand certains l’ont déjà tenté à travers des processus de concertations locaux, ils expriment une impression d’instrumentalisation. Et au final, ils ont l’impression de ne pas avoir pu influencer le cours des choses. Loin d’éteindre les volontés « que ça change », la frustration enclenche le moteur de discours critiques peu étayés.

Que sont ces discours critiques ? … germes d’une action orientée vers le changement ou terreau d’un scepticisme statique bien ancré ?

Quelques définitions [2]

- Critiquer

  • Emettre un jugement faisant ressortir les défauts. Synonymes : blâmer, condamner, contredire.
  • Faire l’examen de quelque chose pour en faire ressortir les qualités et les défauts. Synonymes : analyser, étudier, discuter.

- Être critique

  • Amener un changement important.
  • Examen d’un principe, d’un fait, en vue de porter sur lui un jugement d’appréciation.

- Contester

  • Mettre en discussion

- Protester

  • Exprimer formellement son opposition à quelque chose, son refus de quelque chose.

Si on se tourne vers l’Histoire, on apprend que la Modernité a été une étape importante dans le développement de l’esprit critique [3]. Ce qui a rendu cela possible, c’est d’une part le développement de la rationalité et d’autre part l’émancipation vis-à-vis des autorités religieuses et politiques. Il y a là une place pour le discours critique mais avant tout on conçoit que le fait d’exercer son esprit critique, d’être critique, repose sur le fait de s’interroger sur la réalité de faits, sur leurs causes, leurs conséquences, en s’adonnant à un raisonnement logique, documenté et argumenté. Ce faisant, le sujet moderne est capable d’évaluer l’importance qu’il donne à tel ou tel fait, ainsi que son éventuelle adhésion ou pas. Le sujet moderne est dès lors à même de prendre position et éventuellement d’agir. Dans la sphère politique (non partisane), le sujet moderne devient citoyen.

A la fois examen des modalités de fonctionnement de son objet et réforme du rapport entretenu à cet objet, la critique implique manifestement une perspective d’émancipation.

« Où en est la critique ? » Tracés. Revue de Sciences humaines, n°13 p.9.

La critique comme éthique, c’est s’offrir le luxe du doute. En d’autres termes, c’est avoir le courage de se décentrer par rapport à sa situation de sujet individuel – savoir que notre identité est toujours construite – et par rapport à sa situation de sujet d’un pouvoir – savoir remettre en cause le sens que les institutions assignent aux événements. Etre critique, c’est ainsi n’être pas condamné au consentement servile mais être producteur de sa position au sein de la communauté politique.

« Où en est la critique ? » Tracés. Revue de Sciences humaines, n°13 p.20.

De nos jours bien plus qu’à la fin du 18ème siècle, nous disposons d’informations, qu’elles soient journalistiques, scientifiques ou tout simplement échanges d’opinions et billets d’humeurs. On pourrait penser que notre époque est celle de l’apogée de l’esprit critique puisque cette masse d’information est disponible pour alimenter notre connaissance des réalités, ainsi que notre prise de conscience des enjeux que nous avons à intervenir dans ces réalités.

Depuis le 18ème siècle, la démarche rationnelle s’est largement développée, donnant naissance à de nouvelles sciences, élargissant le champ de connaissance de l’ensemble des sciences. On peut dire que la démarche scientifique a été vulgarisée dans l’ensemble de la société. Depuis le 18ème siècle, deux grandes expériences au niveau sociétal (la révolution française et le mouvement ouvrier) ont soutenu l’émancipation du peuple vis-à-vis des autorités et le développement de la démocratie comme mode de gestion des rapports de pouvoir au pilotage des nations. Et pourtant, il suffit de fréquenter les espaces d’expression publique que sont les forums, blog, et autres espaces virtuels, mais également les débats citoyens, pour se rendre compte que subsiste une large tendance au jugement critique, expression d’opposition, plutôt qu’à l’usage de la critique qui permet de mettre en question, en débat.

La question qui se pose encore est : pourquoi est-ce ainsi ? Un élément supplémentaire qui me semble important à pointer est l’importance donnée dans nos sociétés à l’individu, autrement nommé individualisme. A ne pas confondre avec l’égoïsme. Le fait de mettre prioritairement en avant l’intérêt individuel rend difficile le décentrage nécessaire à l’esprit critique. Essayez d’identifier ce qui, dans notre quotidien, nous invite à prendre du recul par rapport à nous-même. Il est fort à parier que les éléments viennent à manquer. Si on se réfère à la définition de la revue Tracés, l’individualisme occulterait alors la dimension sociale de la construction de l’individu ainsi que l’importance de son rapport aux institutions (tant au sens de structure sociale que de fait social) qui l’entourent. Et par là, réduirait sa capacité à s’émanciper de ces éléments.

Revenons au partage de l’information et des connaissances. On remarque qu’il ne soutient pas le développement de l’esprit critique comme on l’espérerait. Pire encore, au lieu de susciter l’énergie du changement, il tend parfois à étouffer toute volonté de se mobiliser. Il donne l’impression que c’est trop compliqué, ou encore le sentiment que toute tentative de changer l’état des choses est vaine. Nous sommes effectivement plus qu’hier dans une société complexe, dont la compréhension (de « prendre avec ») est rendue plus difficile par la distance qui grandit entre décideurs et citoyens, par l’invisibilité des responsabilités à travers la multiplicité des niveaux de pouvoir politique et économique. Cependant l’énergie du changement est présente, mais trouverait parfois mieux à se déployer dans une action pensée (et assumée) par d’autres que par, pour et avec soi et d’autres.

A moins qu’elle ne s’exprime dans une volonté de refus de tout système qui crée de l’injustice.

Sommes-nous une société d’assistés ?

Loin de moi ce type de… jugement. Il me plaira de partager ici quelques réflexions.

Dans les actions en éducation permanente que nous menons, l’esprit critique est clairement mobilisé dans une perspective d’émancipation individuelle et collective, pour façonner une société où chacun peut prendre sa place. On en vient à la notion de participation. Le mot « participation » porte la notion d’action. Mais pas d’emblée la notion de critique qui permet un positionnement actif du sujet. L’ambiguïté est là. Le sujet peut participer sans nécessairement faire appel à son sens critique ou à un positionnement individuel ou collectif. La notion d’émancipation peut soit être constitutive de la participation soit être tout à fait absente des démarches participatives.

Dans ses lois et décrets, le législateur (tant fédéral que régional) appuie de plus en plus l’importance de la participation citoyenne dans l’orientation des politiques publiques. Les institutions héritières du mouvement ouvrier telles que les coopératives, les mutuelles, portent encore en elles la trace d’une participation du peuple aux décisions qui concernent le peuple. Le modèle de fonctionnement des associations sans but lucratif (asbl) prévoit que le pouvoir est dans les mains des membres… Que peut nous apprendre une observation rapide de ces quelques exemples mis en œuvre dans le système de santé ?

Les mutuelles, pour défendre les intérêts de leurs affiliés, sont tenues d’assurer une représentation des membres en ordre de cotisation à l’assemblée générale et après élection, au conseil d’administration. Les assemblées générales sont des lieux où l’on prend des décisions importantes en termes de critères de remboursements et de services aux membres, tout en respectant les valeurs fondatrices de l’institution. Cela semble concourir à une participation active des membres financeurs et bénéficiaires d’une politique de soins. Deux observations lèvent le doute : Assez peu de personnes en ordre de cotisation mutuelle est informé de cette possibilité. Manque de visibilité de l’information ? Désintérêt pour le fonctionnement d’une institution qui est de plus en plus perçue comme une société d’assurance ?.... Tout ce que l’on peut dire, c’est que les attaques récentes de Maggie De Block sur les mutuelles laissent entendre que la place des patients n’est pas si bien prise en compte. Elle réclame en effet que les mutuelles cessent d’être juge et partie dans la défense de leurs intérêts et pour cela, préconise de les mettre en dialogue avec les associations de patients . Dans une récente interview du Dr Ri De Ridder [4] dans le Chaînon [5], il exprime assez clairement que l’époque où ce sont les mutuelles qui représentaient les patients est révolue. Aujourd’hui, les associations de patients sont des acteurs à part entière de notre système de santé. Elles ont d’ailleurs des représentants dans différentes instances comme l’Observatoire des maladies chroniques à l’INAMI, où dans certaines commissions auprès du ministère de la santé.

Beaucoup plus près de nous, dans nos structures de maisons médicales, si la participation des patients est inscrite dans nos fondamentaux (entendue comme la participation à l’orientation des priorités de santé [6]), force est de constater qu’il n’est pas fréquent de rencontrer des patients dans nos assemblées générales et nos conseils d’administration.

A l’occasion d’un travail sur la participation réalisé dans le cadre du Congrès 2011 de la Fédération des maisons médicales, plusieurs personnes impliquées dans des projets participatifs à des niveaux divers (budget participatif, conseil d’habitants en maison de repos,….) identifiaient plusieurs freins à la réalisation de la participation : au-delà de faire se rencontrer des intérêts divergents (ce qui est le but), elle fait se rencontrer des acteurs qui ne partagent pas une culture commune. Le jargon de chacun, les représentations des uns et des autres, forgeant les évidences,… sont autant d’éléments qui parasitent le dialogue. A cela s’ajoute le plus souvent une connaissance des réalités de terrain et une compréhension des enjeux asymétriques. Autre élément important : solliciter la participation citoyenne sans lui permettre d’influencer le cours des choses n’est (évidemment) pas mobilisateur.

La question se pose : la seule place laissée vacante aux citoyens n’est-elle pas justement celle d’ « assisté », subordonné aux choix faits par un cercle restreint de personnes habilitées ?... Dès lors, la question suivant se pose : les discours critiques portant sur le politique, ne sont-ils pas simplement une critique des institutions, des modes de participation que le politique propose ou pas ?

Dans un rapport publié en 2000 [7], Santé Canada [8] distingue 5 niveaux de participation et d’influence du public à la prise de décisions politiques. Du plus faible au plus élevé ils se décrivent comme suit :

  1. Informer et sensibiliser C’est la base de toute participation. Pour devenir acteur, le public a besoin de connaître une série d’informations. De plus, communiquer sur des résultats déjà obtenus est mobilisateur. Au moment où de l’information est communiquée, il n’y a pas de possibilité d’influencer le résultat final.
  2. Recueillir de l’information A ce niveau, il s’agit d’écouter et de recueillir de l’information qui pourra être prise en compte afin d’orienter des décisions stratégiques. Il ne s’agit pas encore d’influencer concrètement des décisions, qui sont d’ailleurs peut-être déjà prises.
  3. Discuter A ce niveau, l’échange d’informations vise à prendre en compte l’avis du public qui sera touché par les mesures à prendre. Ces décisions seront prises sans le public.
  4. Engager Les citoyens sont invités à discuter entre eux de questions complexes. Ils sont invités à partager l’élaboration d’un programme avec les décideurs.
  5. Créer des partenariats

A ce niveau, les citoyens ont le pouvoir de gérer un processus. Les décideurs quittent cette position pour éventuellement devenir animateur au service du processus. Ensemble, les acteurs co-construisent des solutions, des décisions… Le rapport défini qu’aux niveaux élevés de participation, les participants ont un réel pouvoir d’influence. Le temps et les moyens sont donnés pour permettre à chacun de prendre sa place dans le processus. Si les participants s’engagent vis-à-vis des décideurs, les décideurs s’engagent également vis-à-vis des participants. Les objectifs sont définis clairement et partagés.

Etre critique

Revenons à notre question de départ : Que sont les discours critiques ?… germes d’une action orientée vers le changement ou terreau d’un scepticisme statique bien ancré ?

Au terme de cette réflexion, j’ai envie de formuler une réponse comme ceci : dans une société dont les modes de fonctionnement sont complexes et peut appréhendables, la partie de la population qui a le moins de prise sur cette complexité, qui pourtant en subit le plus les effets disqualifiant, doit pouvoir se garantir une position de dignité. Le discours critique porteur d’une position de refus est un outil de dignité. Partant de là, l’enjeu est que la dignité puisée dans l’opposition puisse s’épanouir dans une diverses formes de participation, jusqu’aux plus engageantes.

L’accessibilité aux sphères décisionnelles est un chantier. Il questionne les modalités du partage de l’information, les modalités du partage du pouvoir. Pour que l’esprit critique ne soit pas « réservé » aux gens qui savent.


[1Déclaration d’Alma Ata, OMS, 1978.

[2Le nouveau petit Robert

[4Directeur Général des Soins de Santé de l’INAMI

[5Trimestriel de la Ligue des Usagers des Services de Santé, qui est une fédération francophone indépendante d’associations de patients

[6Charte des maisons médicales, 2006.

[7Santé Canada, Politiques et boîte à outils concernant la participation du public à la prise de décisions

[8Ministère fédéral responsable d’aider les Canadiennes et les Canadiens à maintenir et à améliorer leur santé.