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Autogestion et médiation : ça rime ou ça rame ?


2 juin 2014, Gaëlle Chapoix

chargée de mission dans l’équipe de l’Éducation permanente de la Fédération des maisons médicales.

Suite à une erreur lors du processus de publication, le texte imprimé n’était pas celui souhaité par l’auteur, le voici dès lors ci-dessous.

Pour explorer la place de la médiation dans le secteur des soins de santé et des maisons médicales en particulier, il semblait incontournable d’interroger les liens et tensions éventuels entre autogestion et médiation. La première influence-t-elle la perception de la seconde ? A-t-elle un impact sur la manière de la mettre en oeuvre ? Quelques pistes de réflexion avec Gaëlle Chapoix.

Ne noyons pas le poisson : comme l’illustrait encore le cahier sur ce sujet ( « L’autogestion à contre-courant ? – Petit cadavre exquis des pratiques plurielles », Santé conjuguée n°63, février 2013 ), l’autogestion reste en perpétuelle élaboration avec des conceptions et des mises en oeuvre diverses et variées. La réflexion partira donc ici d’un concept de base pas toujours acquis : l’autogestion comme gestion collective et autonome d’un projet commun. Dans l’idéal du mouvement, tel que formulé entre autres dans la charte des maisons médicales [1], il y a même une volonté de créer une place pour les usagers afin qu’ils puissent prendre part d’une manière ou d’une autre à cette gestion collective. Dans cette perspective, médiation et autogestion pourraient bien faire bon ménage !

En effet, la médiation est un processus qui vise à résoudre les conflits. Or ceux-ci sont inévitables dès qu’il y a une rencontre entre des besoins individuels ( de professionnel à professionnel, de professionnel( s ) à usager( s ) … ). Et que ces rencontres s’inscrivent dans une dimension collective et de projet : celui de maison médicale. Ce qui est attirant dans la médiation par rapport au projet des maisons médicales, à leur idéal de participation, des professionnels et des usagers, c’est qu’elle pourrait permettre de transcender les contradictions, et par là même de rendre le conflit créatif, d’en tirer de nouvelles ouvertures, quelque chose de plus et de nouveau qui n’aurait peut-être pas pu voir le jour autrement … Ça rime donc ? !

Partager le pouvoir ?

Mais bon quand même, l’autogestion dit ce qu’elle dit. Auto : « préfixe qui vient d’un pronom grec qui signifie de soi-même, par soi-même ». Pas besoin d’un tiers, pardi ! Autogestion des conflits. « On se débrouille ». Pourtant, l’autogestion et le travail en équipe pluridisciplinaire, parfois, ça rame … « à contre-courant ». Travailler dans un cadre autogestionnaire serait une opportunité, voire un privilège, et un effort à la fois. Un effort car la société actuelle ne nous apprend pas ce mode de fonctionnement ; il la dérange même par la remise en question qu’il comporte. L’autogestion, ça ne coule donc pas toujours de source. De nombreuses équipes vont d’ailleurs chercher de l’aide à l’extérieur, de la formation à la supervision … Chercher de l’aide. Intéressant ça ! Car la psychologie nous dit que l’autonomie c’est aussi être capable de demander de l’aide. L’intervention d’un tiers serait dès lors compatible avec l’autogestion. Un point en faveur de la médiation.

C’est clair que l’autogestion, c’est un boulot en soi qui nécessite de faire avec la diversité des points de vue et des besoins de ses collègues, d’accorder les visions, les fonctions, les personnalités … Il y a déjà peutêtre tellement à faire qu’il pourrait sembler pesant de prendre en compte encore un peu plus les visions, besoins et personnalités des usagers ? Et puis, on part du principe que l’autogestion c’est le pouvoir aux travailleurs, la possibilité d’intervenir sur l’organisation du travail, de son travail. Un pouvoir d’autant plus précieux qu’il est rare dans notre contexte sociétal hiérarchisé et individualisé. S’ouvrir à un processus de médiation, serait-ce s’ouvrir à la possibilité que les usagers, à travers l’expression de besoins non rencontrés puisque manifestés à travers un conflit questionnent certains éléments de cette organisation du travail ? Ne serait-ce pas prendre le risque de partager ce pouvoir, son pouvoir, avec les usagers ? Accepter d’entrer en médiation, ce serait s’engager dans un processus dont on ne connaît pas l’issue. Ce serait prendre le risque qu’émergent d’autres possibles, qu’éclose un changement, sans que l’équipe et ses membres n’en aient toute la maîtrise ?

Rencontrer ?

Il y a au coeur de la médiation la rencontre de l’autre. Et au coeur des valeurs du mouvement le respect de l’altérité. Ça rime encore ! Mais parfois, tout humain que nous sommes, nous tendons à enfermer l’autre dans les représentations que nous en avons. Quels sont les regards portés sur les patients en général ? Quelle est leur capacité à nourrir le projet de la maison médicale ? Y a-t-il patients et patients ? Ceux avec qui on se sent proches, à l’aise, avec lesquels il y a suffisamment de commun … et les autres, ceux dont les attitudes, les comportements, les mots, dérangent, sèment l’incompréhension ou peutêtre même parfois une vaguelette de panique ? La médiation serait-elle une porte ouverte à tous ceux qui n’attendent que ça pour venir râler, encore ? ! Ou bien serait-elle une porte ouverte sur de nouveaux champs, un espace de création et de co-construction ? N’est-ce pas souvent tout simplement la peur qui nous susurre de maintenir la porte close ? La peur de l’autre, la peur du changement, de la perte des repères, de la perte de contrôle ?

Ce contrôle que la société néolibérale nous intime de garder sur nous-mêmes et ce qui nous entoure, contrôle qu’elle promet à l’individu s’il se préoccupe de ses affaires, de lui-même, s’il se désolidarise. Mais ne serait-il pas qu’illusion ce contrôle individuel, mirage, miroir aux alouettes derrière lequel quelques puissances peuvent tirer les ficelles ? (non non je ne sombre pas dans la théorie du complot). N’est-ce pas là que se trouve le sens politique et humaniste de l’autogestion en tant que résistance et moteur de changement de société  ? Pour continuer de croire que c’est ensemble, solidaires, que l’on peut construire un autre monde ?

Et dans ce cas, la médiation ne constitueraitelle pas un dispositif précieux ? Précieux pour dépasser les conflits qui peuvent miner le quotidien. Pour ne pas lâcher les plus démunis, continuer d’offrir des services accessibles à tous, même à ceux qui, de prime abord, dérangent et questionnent ? Précieux pour poursuivre la démarche d’innovation, source du mouvement des médicales ?

Peut-être est-il utile aussi de se rappeler que s’ouvrir à l’autre ne signifie pas s’oublier soi-même. Dans le processus de médiation, les deux parties sont écoutées, et invitées à s’écouter autrement en vue de se comprendre, de « prendre avec », plutôt que de rejeter. Prendre pour co-construire. Stop. Deux parties ? Le patient et … ? Mais qui est la deuxième partie quand un conflit surgit en maison médicale ? Un professionnel, plusieurs, l’équipe, l’institution ? Qui, physiquement, sera présent aux rencontres avec le médiateur et l’usager ? L’équipe ou l’institution mandaterat- elle un travailleur ? Mandater, avec quelle marge de liberté ? Si la position collective est non négociable, la médiation sera impossible. Elle serait restreinte à un espace d’écoute des positions de chacun. Comment le processus de médiation peut-il s’adapter aux spécificités du mode de fonctionnement des maisons médicales, d’équipes pluridisciplinaires, de structures autogérées ? Et comment ces structures et ces équipes peuvent-elles se préparer au processus de médiation ? Comment accueillir la critique de l’usager, non comme une attaque personnelle ou du projet, mais comme l’expression d’un besoin qui n’a ni plus ni moins de valeur que ceux de l’équipe et de ses membres ? S’ouvrir à la médiation en maison médicale, ne serait-ce pas ne plus avoir peur du conflit, ni avec les collègues, ni avec les usagers ?

Transformer ?

La médiation pourrait être une belle opportunité de transformer les modes d’être ensemble ; ce serait peut-être ( trans ) formateur, individuellement et collectivement, transformateur tant pour la mise en oeuvre de l’autogestion que celle de la participation des usagers … Un vent d’idéalisme voire d’utopie souffle sur la rédaction de cet article. À la relecture, je vois qu’il parle entre chaque ligne de la communication empathique, un des quatre dispositifs choisis pour nos formations à la décision collective.

Et je repense soudain à cette interpellation de Luc Carton qui s’adressait ainsi en 1992 [2] aux (travailleurs de) maisons médicales : « Dans n’importe quel service public, et vous êtes un service public décentralisé sans le savoir, l’autogestion radicale est impossible parce qu’il y manquerait l’intrusion du citoyen, l’intrusion de l’universel, parce que ce qui vous importe ce n’est pas de produire [des actes de soins], c’est de transformer ; c’est que la production serve à la transformation, et cela, vous ne pas en décider seul.

Donc, il faut absolument trianguler cette relation producteur/usager, il faut l’ouvrir à l’extérieur.

On ne peut pas se limiter à des procédures de démocratie interne si on prétend contribuer à la démocratie externe. Aucun service public ou assimilable ne peut être radicalement autogéré. […]

Intégrer donc une dimension dans les rapports de consommation qui fasse place au citoyen et non pas seulement à l’usager me semble le plus fondamental ; cela peut se faire par des médiations collectives quand vous êtes dans un quartier qui en a. ».

[1www. maisonmedicale.org/ Leur-charte-leursvaleurs. html

[2Santé et gestion, Ambivalences des centres de santé intégrés In « De la santé de la gestion à la gestion de la santé » – Courrier n°74 décembre 1992 – janvier 1993 – p 43. Ce document fait partie des «  traces de l’histoire  » du mouvement des maisons médicales : http:// maisonmedicale.org/- Traces-1992-.html

Cet article est paru dans la revue:

n° 68 - juillet 2014

Médiation dans les soins, parapluie ou porte-voix ?

Santé conjuguée

Tous les trois mois, un dossier thématique, et des pages « actualités », consacrées à des questions de politique de santé et d’éthique, à des analyses, débats, interviews, relations d’événements (colloques, parutions récentes), au récit d’expériences vécues...