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Approche communautaire en santé mentale : c’est possible !


2 mars 2015, Anouck Loyens

Accueillante et assistante sociale à la maison médicale Bautista Van Schowen.

Développer une approche territoriale et communautaire : la bonne voie pour naviguer entre la rationalité gestionnaire, les enjeux politiques et les défis humains ? Peut-être bien, si l’on en croit Anouck Loyens : elle nous raconte comment une coordination sociale au niveau communal est arrivée à mettre en lien, au gré des projets, le politique, l’associatif des secteurs sociaux et médicaux et les usagers. Ça se passe à Seraing.

Sortir des clivages

Comment se construit la concertation entre travailleurs de première ligne, pouvoirs publics et habitants dans la mise en œuvre d’une politique de santé mentale territoriale ? Le champ de la santé mentale connaît une reconfiguration importante dans l’institution psychiatrique et l’espace public, où une multitude de domaines d’intervention (emploi, éducation, milieu de vie, …) sont sollicités. Objectif commun : améliorer la prise en charge de la pathologie mentale et du bien-être.

Face à la précarisation, la violence des conditions de vie, l’individualisation et la conditionnalisation des dispositifs d’aide et de protection sociale, la population de Seraing exprime de multiples souffrances d’origine sociale. Les intervenants de première ligne ainsi que les pouvoirs locaux sont amenés à changer leurs pratiques en allant vers plus de réseau, plus de cohésion. La Coordination sociale de Seraing, association de travailleurs du secteur psycho-médico-social, constitue un outil précieux pour le travail en réseau d’une ville historiquement marquée par un clivage entre services publics et monde associatif.

La surcharge des services sociaux de première ligne, générée par les demandes d’accompagnement des personnes adultes en difficulté dans leur milieu de vie a conduit l’atelier « Santé mentale communautaire » de la Coordination sociale à analyser et réfléchir à la manière d’intégrer les questions de santé mentale, reléguées principalement au domaine médical, dans le contexte politique, économique et culturel de la société.

Ces rencontres ont amené les professionnels à organiser, en 2001, un colloque « Santé mentale : vers quelles politiques coordonnées à Seraing ? » L’atelier a ensuite poursuivi ses réflexions en 2004 à travers des réunions régulières de concertation entre les différentes institutions du réseau. Suite à la demande de certains partenaires, l’idée leur est venue de mettre en place de manière concrète un « service » pouvant répondre aux difficultés rencontrées par les institutions et la population. Le lien entre les conditions de vie précaires et la manifestation de symptômes psychologiques tels que la déprime, la honte, la fatigue, le mal être… n’étant plus à démontrer, les travailleurs de première ligne se sentent de plus en plus débordés par ces situations. Leurs interventions se retrouvent souvent « hors cadre » et nécessitent l’ajustement des missions des différents secteurs concernés.

En 2005 est dressé un état des lieux des ressources institutionnelles en mesure de proposer un travail d’accompagnement psychosocial aux personnes adultes sur le territoire. Le constat est clair : il n’existe pas réellement de service pouvant répondre aux besoins de ce type de population. Les travailleurs tentent de suivre ces situations mais avec peu de moyens et de reconnaissance.

L’atelier poursuit ses échanges avec des services venant d’autres territoires ainsi que des projets pilotes menés par différentes institutions (Soins psychiatriques à domicile intégrés - SPADI, Concerto, projet thérapeutique, centre de santé mentale…).

Basaglia, plumes et confettis

Un projet prend alors forme. Motivés par l’envie d’être au plus près des gens et de développer un travail de proximité que les intervenants psycho sociaux de l’atelier renommé « Lien social et bien être mental », créent en 2006 un réseau d’échanges de savoirs. Un projet fou, presque sans financement, basé sur la volonté des travailleurs et des services.

La Coordination sociale organise ses dix ans de fonctionnement sur le thème du travail en réseau en collaboration avec le CPAS de Seraing. C’est alors que s’amorce une reconnaissance de l’importance du travail de réseau de la part des politiques locales et que se nouent des collaborations concrètes.

En 2009, l’atelier se mobilise à nouveau autour du projet ‘le lit psychiatrique en balade’, qui émane de l’asbl Franco Basaglia, organisation de support pour le développement d’un mouvement de psychiatrie démocratique dans le milieu de vie en Belgique. Le lit défilera dans les rues de Seraing au départ du quartier du Pairay, depuis les portes de l’asbl les Chanterelles [1], en passant par le Molinay, la maison médicale, la Maison des Combattants, le centre d’action laïque, puis par le marché pour finir près du pont de Seraing, au service d’aide en milieu ouvert. Les associations se mobilisent. Bataille de coussins, plumes et confettis, les travailleurs du réseau et les usagers déambulent dans les rues, rejoignant à chaque arrêt une autre association sous le regard bienveillant de deux policiers en camionnette. L’atelier, par le biais de cette initiative, a rendu possible une démarche symbolique, concertée et politique autour de la promotion de la santé mentale.

La ville de Seraing sort de son chapeau en 2010 la « Commission Santé »[La Commission Santé a pour but de favoriser une politique de santé visant à réduire les inégalités sociales face à la santé, qui implique les travailleurs de terrain et les décideurs politiques.]], à la surprise générale des acteurs de terrain, et fait la promotion dans la foulée du maillage social. Volonté politique maladroite ou déni de reconnaissance ? Devant la réaction des travailleurs, la Commission Santé reconnaît finalement l’expertise de la Coordination sociale en matière de travail en réseau et en fait un partenaire privilégié. L’atelier « Lien social et bien être mental » devient l’interlocuteur principal sur les questions de santé mentale et est mandaté pour proposer des recommandations en la matière.

Avec le soutien précieux de l’équipe du Centre Franco Basaglia, l’atelier rédige un rapport de synthèse au départ de l’expérience des acteurs sérésiens [2] sur différentes thématiques : accompagnement des problématiques de santé mentale dans le milieu de vie, insertion sociale, professionnelle et culturelle, construction collective de l’évaluation des pratiques. Ce rapport amène un éclairage sur le type de problématiques rencontrées par la population : difficultés à se structurer, sorte de « paralysie psychique », honte, difficultés administratives et financières, isolement, problèmes judiciaires, de logement,... Les travailleurs constatent également des problèmes de mauvaises orientations, de méconnaissance du réseau et un phénomène de déresponsabilisation des intervenants face à des situations trop complexes. Le manque de disponibilité, d’espaces d’écoute et de reconnaissance du besoin d‘accompagnement spécifique a des conséquences d’une part sur l’usager en termes d’accès aux soins adéquats, de sentiment d’abandon, de sous-utilisation de certaines ressources, ainsi que le recours à des solutions plus contraignantes (mise en observation) ; d’autre part, sur les intervenants actifs dans le milieu de vie, épuisés faute de soutien et de coordination.

Une approche résolument communautaire

La Coordination sociale poursuit l’année suivante ses partenariats plus officiels avec les pouvoirs publics en entamant des « négociations » avec le nouveau Plan de cohésion sociale de la ville. Des tensions apparaissent lors de la rédaction de la convention ; elles ravivent les résistances légitimes de chacun. Entre la rationalité gestionnaire, les enjeux politiques et les considérations sociales et humaines des prises en charge sur le terrain, la Coordination tente de garder une identité et un fonctionnement propre tout en s’inscrivant dans une logique de collaboration.

En 2012, l’atelier ‘Lien Social’ devient le ‘Groupement territorial pour la santé mentale’ et crée le Conseil local pour la santé mentale de Seraing auquel participent les acteurs sociaux et les élus locaux. Face aux souffrances qu’ils observent, les acteurs des champs sociaux, psychiatriques et publics n’entendent pas les mêmes choses. Toutefois, l’approche transversale de la pauvreté peut être menée par tous. Ces deux nouvelles instances peuvent permettre le développement et la mise en valeur de la créativité des travailleurs qui expérimentent les réponses possibles sur le territoire.

Le Groupement, suite à la clôture du projet de réseau d’échanges, ouvre le « café bavard » en 2013. Ce projet s’inscrit dans la continuité de la réflexion des travailleurs et met en évidence la nécessité de créer des lieux d’accueil pouvant favoriser le lien social et le bien-être mental des populations sensibles. Il s’inscrit également dans une réflexion plus politique menée par le Conseil local pour la santé mentale, avec la volonté de ne pas se contenter de reléguer la souffrance mentale derrière les murs des institutions psychiatriques. Fruit de la collaboration étroite avec « Seraing ville santé » [3] et le Plan de cohésion sociale, le projet lance le défi et la perspective de mettre en place d’autres structures d’accueils permanents, créant ainsi des conditions favorables à la vie dans la cité.

Actuellement, certains travailleurs de la Coordination sociale participent à la formation-action au travail thérapeutique de réseau mise en place depuis plusieurs années dans une commune voisine, Flémalle. L’Interservices flémallois associé au centre de santé mentale a ouvert ce processus formatif à des services extra territoriaux. Et c’est sous l’impulsion des travailleurs de la Coordination sociale, qu’une réunion « au sommet » sur l’échange des pratiques de réseaux a été organisée par les instances publiques flémalloises avec leurs homologues sérésiens afin d’envisager une collaboration plus concrète.

Le politique, face à l’envahissement de l’espace public par la souffrance psychosociale, est interpellé par ces questions, mis en échec ; il aimerait tout traiter dans l’urgence en trouvant des réponses concrètes à des problèmes concrets. Si la conceptualisation de la notion de santé mentale par l’atelier et la promotion du bien-être ont pu être discutées entre acteurs locaux, habitants et élus, la souffrance psychique reste une problématique complexe aux contours flous relevant de différents champs d’action (clinique, social et santé publique) difficilement dissociables et souvent contradictoires.

Le travail du réseau est de faire le constat de ces contradictions, tout en maintenant des liens entre chacun et en croisant les regards grâce à des actions menées par une coordination sociale, son groupe de base, ses ateliers ainsi que ses projets avec les habitants.

[1L’asbl Les chanterelles, service d’accompagnement pour personnes handicapées à Seraing.

[2Service d’aide familiale, services de santé mentale, planning familial, service d’aide aux toxicomanes, aide à la jeunesse, service soins psychiatriques à domicile, maisons médicales, service d’accompagnement des personnes handicapées.

[3Seraing fait partie du Réseau belge francophone des villes santé de l’Organisation mondiale de la santé - RBF asbl.

Cet article est paru dans la revue:

n° 70 - avril 2015

Pas si floue - Place de la première ligne dans les soins de santé mentale

Santé conjuguée

Tous les trois mois, un dossier thématique, et des pages « actualités », consacrées à des questions de politique de santé et d’éthique, à des analyses, débats, interviews, relations d’événements (colloques, parutions récentes), au récit d’expériences vécues...

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